Pour analyser le rapport entre investissement et productivité, il vaut mieux se limiter à l'investissement productif, c'est-à-dire à celui des entreprises non financières (donc investissement hors logement) en matériel et en bâtiment et travaux publics. Le taux d'investissement productif, égal au rapport de l'investissement productif au produit intérieur brut marchand (aux prix de 1970), s'était progressivement élevé de 12,3% en 1963-1965 à 13,2% de 1969 à 1973. Il perd environ un point après 1974, en s'établissant en moyenne à environ 12% de 1975 à 1979. La baisse est indéniable, mais elle est faible. (…)
Cependant les rythmes d'évolution de l'investissement, souvent privilégiés dans l'examen des facteurs physiques de la croissance, fournissent une image déformée de ceux-ci. Ce qui compte en effet, c'est l'évolution comparée du capital et de la production. Si le rythme de cette dernière s'infléchit, il faut s'attendre à ce que la progression de l'accumulation du capital se ralentisse également. Celle-ci résulte de la différence entre la mise en place d'équipements nouveaux (formation brute de capital fixe) et la mise hors de service d'équipements anciens (déclassements). L'évolution du capital est positive, tant que la formation brute de capital fixe excède les déclassements. Ainsi une évolution négative de l'investissement ou une baisse du taux d'investissement peuvent aller de pair avec une poursuite, mais à un rythme réduit, de la croissance du capital.
En supposant que le rapport c entre le capital K et la production Q, en volume, soit constant (K = cQ) et que les déclassements représentent également une fraction constante a du capital, l'investissement brut I est lié à la variation de capital ΔK par la relation :
Avec les hypothèses simples formulées, mais qui constituent a priori une approximation acceptable, bien que grossière, de la réalité, le taux d'investissement brut est donc lié linéairement à la croissance de la valeur ajoutée.
En ce qui concerne l'investissement productif auquel on s'intéresse ici, on a approximativement a = 3,5% et c = 1,4. Ainsi, au taux d'investissement productif de 13% adapté à une croissance de 6% par an avant 1974, devrait correspondre un taux de 9%, adapté à une croissance de 3% par an depuis cette date.
Le taux a beaucoup moins baissé dans la réalité (de 13% à 12%). Ainsi l'évolution de l'investissement a été nettement supérieure a celle qui eut été nécessaire pour assurer une croissance ralentie de moitié, à coefficient de capital et taux de déclassement constants. Mais cette appréciation doit être relativisée de différentes façons. En premier lieu, les grandes entreprises nationales, EDF notamment, contribuent d'une façon importante, et accrue par rapport au passé, au maintien du taux d'investissement productif à un niveau relativement élevé. Hors grandes entreprises nationales, la baisse du taux d'investissement est plus accentuée. D'autre part, les hypothèses de constance du coefficient du capital et de rythme de déclassement doivent être discutées.
Pour cela, il convient d'examiner l'évolution du volume du capital fixe productif brut, calculé à partir des générations d'investissement à loi de mortalité constante, ainsi que celle de la productivité apparente du capital (rapport entre la valeur ajoutée et le capital, à prix constants) qui est l'inverse du coefficient de capital (cf. tableau ci-dessous). La décélération de l'évolution du capital après 1973 a été modérée en dépit de la rupture observée sur les rythmes d'investissement. La raison en est que le niveau global de l'investissement était, avant la crise, élevé par rapport aux seuls investissements de remplacement et que la légère baisse ou progression de ce niveau (selon les grands secteurs que l'on considère) survenue depuis lors n'a pas modifié très sensiblement cette situation.
Il montre aussi une dégradation générale, et sensible, de la productivité apparente du capital : la progression du capital, à loi de mortalité constante, a été nettement plus élevée que celle de la production depuis 1973.
Un examen distinguant les deux sous-périodes 1963-1969 et 1969-1973 met en évidence que la progression du capital s'était accélérée pendant la deuxième sous-période (pour l'ensemble des branches non agricoles, de 5,2% par an à 6,1% et pour l'industrie de 5,5% à 6,7%) et que, corrélativement, la productivité apparente du capital s'était infléchie (respectivement 0,7% par an et 0% pour l'ensemble des branches non agricoles). Ainsi la dégradation de la productivité du capital après 1974 accentue sensiblement un mouvement qui a été engagé au cours de la phase précédente de la croissance. Le mouvement est particulièrement net pour l'industrie (+ 1,9% par an en à tre 1963 et 1969 ; 0,1% entre 1969 et 1973; - 1,5% entre 1973 et 1978).
Cette dégradation peut s'expliquer de plusieurs façons non nécessairement exclusives : par une diminution « physique » de la productivité marginale du capital, par l'évolution conjoncturelle du degré d'utilisation du capital, par l'évolution structurelle de la durée annuelle d'utilisation des équipements, par un raccourcissement de la durée de vie des équipements.
La première interprétation pourrait largement rendre compte des évolutions constatées avant 1974, caractérisées par une accélération de l'accumulation du capital et, comme on le verra plus loin, de la substitution capital-travail. Les pays de l'OCDE ont d'ailleurs connu, dans l'ensemble, une baisse de la productivité du capital au cours des années soixante.
Les trois dernières explications ont en revanche largement joué dans l'industrie après 1973. En premier lieu. le degré d'utilisation du capital a décru d'environ 4 points entre 1973 et 1979, alors qu'il avait crû de près de 4 points entre 1969 et 1973. En second lieu, la durée annuelle d'utilisation des équipements, qui avait peu varié entre 1963 et 1974 en raison d'une quasi-compensation entre la baisse de la durée hebdomadaire du travail et l'accroissement du travail par équipe, a diminué de 5% entre 1974 et 1977 En dernier lieu, les réponses des industriels aux enquêtes de conjoncture de l'INSEE font apparaître à partir de 1976 une rupture dans le taux de croissance des capacités de production beaucoup plus importante que l'évolution du capital telle qu'elle résulte des évaluations opérées à partir des chroniques d'investissement et d'hypothèses de déclassements constants : le capital ainsi estimé augmentait de 5,8% par an de 1970 à 1975 et de 3,7% de 1976 à 1978, alors que les capacités déclarées progressaient d'abord de 5,5% par an, mais ensuite de 1,8% par an seulement. La rupture peut être imputée à une moindre utilisation mais aussi à une accélération des déclassements. Cette dernière interprétation est corroborée par des dires d'experts ainsi que par l'importance depuis la crise, des faillites et des fermetures d'établissements, qui se traduisent par des mises au rebut accrues d'équipements. Il paraît d'autre part normal que, dans une période de crise et de concurrence exacerbée où les capacités de production excèdent la demande, les équipements les plus anciens et les moins rentables soient éliminés plus vite.
Ainsi l'évolution réelle du capital disponible est inférieure à celle qui résulte des calculs à loi de mortalité constante. De ce fait, la progression du capital et la baisse de sa productivité après 1973 se trouve surestimées.
L'écart entre la productivité du capital dans l'industrie en 1979 et ce qu'elle eût été si les tendances 1969-1973 s'étaient poursuivies est de 16 points. L'évolution du degré d'utilisation des capacités de production entre 1969, 1973 et 1979 explique un écart de 8 points. Par ailleurs sur les trois années 1976 à 1978, 6% des capacités de production auraient pu être déclassées au-delà des rythmes habituels ou être affectées par la réduction de la durée annuelle d'utilisation des équipements L'écart de 16 points paraît ainsi pour l'essentiel, explicable par les effets d'utilisation du capital et d'accélération des déclassements.
Au total, il ressort de l'analyse que les investissements effectués entre 1973 et 1979 n'ont nullement été inférieurs à ce qui était exigé par l'ajustement du capital au niveau de la production. Malgré l'accélération des déclassements, et la réduction de la durée annuelle d'utilisation des équipements, les marges de capacité disponibles restent d'ailleurs supérieures dans l'industrie à ce qu'elles étaient au début des années 1970. Compte tenu de cette situation, l'effort d'équipement réalisé correspond, à n'en pas douter, à une intense restructuration de l'appareil productif.