Roger B. Myerson (1951 – )

Prix Nobel 2007 (États-Unis)

Roger B. Myerson est né le 29 mars 1951 à Boston (Massachusetts, États-Unis). Il grandit dans la banlieue aisée de Boston et poursuit sa scolarité à l'Université de Harvard, au sein du département de mathématiques appliquées. Son intérêt pour les sciences économiques se développe avec la lecture du manuel de Paul Samuelson. Il découvre la théorie des jeux en 1972, lors de sa troisième année d'études dans un cours sur la décision dispensé par le professeur Howard Raiffa. Ces années universitaires sont influencées par différentes lectures, notamment celle des articles du professeur John Harsanyi. A Harvard, le professeur Kenneth Arrow, qui sera aussi son directeur de thèse, lui fait découvrir les travaux de Leonid Hurwicz et la théorie (naissante) des mécanismes d’incitation. En 1976, il soutient une thèse intitulée "A Theory of Cooperative Games" et obtient son doctorat la même année qu’Eric Maskin, son futur co-lauréat du Prix Nobel.

Après un passage à l'Université de Bielefeld (Allemagne) en 1978, il fera l'essentiel de sa carrière à l'Université de Northwestern (Illinois) où il est nommé assistant (1976-1979) puis professeur associé (1979-1982), et ensuite professeur en 1982. Au sein du département de Managerial Economics and Decision Sciences (MEDS), qui deviendra la Kellogg School of Management de l'Université Northwestern, il anime un pôle de recherche en théorie des jeux. Le professeur Roger B. Myerson y trouvera donc un terrain propice pour construire une théorie de la coopération sous incertitude. Il publie en 1991 un manuel universitaire sur la théorie des jeux, qui sert maintenant de référence à plusieurs générations d'étudiants. Au début des années 1990, et en particulier depuis le prix Nobel de John Nash, John Harsanyi et Reinhard Selten (1994), la théorie des jeux s'impose dans le champ académique.

Après 25 ans d'enseignement, Myerson quitte l'Université Northwestern en 2001, pour l'autre grand centre académique de l'Illinois : l'Université de Chicago, qui a une grande tradition dans l'enseignement de l'économie et dans l'obtention de prix Nobel…

Reconnu par ses pairs dans le domaine de l'économétrie et de la théorie des jeux, le professeur Roger B. Myerson est docteur honoris causa de l'Université de Bâle (Suisse) et a occupé de nombreuses responsabilités académiques, notamment au sein de l'Econometric Society dont il est nommé président en 2009.

Le Nobel

Le 15 octobre 2007, le professeur Myerson a reçu le prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel. Il partage ce prix avec les professeurs Eric S. Maskin et Leonid Hurwicz "pour avoir posé les fondations de la théorie de la conception des mécanismes".

Pour le jury du Nobel, la théorie des mécanismes d'incitation "nous permet de distinguer les situations dans lesquelles les marchés fonctionnent bien de celles où les marchés fonctionnent mal". De ce cadre, Leonid Hurwicz, Eric Maskin et Roger Myerson ont "aidé les économistes à identifier les mécanismes d'échanges efficaces, des modèles de régulation et des procédures électorales", leurs travaux permettant de découvrir les mécanismes optimaux pour atteindre certains objectifs comme le profit privé ou le bien-être social.

Le professeur Leonid Hurwicz posa, dans les années 1960, les fondements de ce qui allait devenir une théorie à part entière. Les professeurs Roger Myerson et Eric Maskin, qui ont tous les deux une formation en mathématiques appliquées reçue à l'Université de Harvard, ont poursuivi à la fois le travail de mathématisation d'Hurwicz et élargi les domaines d'investigation de la théorie. Ces derniers ont aussi approfondi l'analyse théorique des mécanismes d'enchères, l'un avec le concept d'enchères optimales (Myerson) et l'autre avec celui d'enchères efficientes (Maskin).

L'apport du professeur Roger B. Myerson

Le jury du Nobel a souligné l'importance des travaux du professeur Roger B. Myerson dans l'application de la théorie des mécanismes, notamment dans les jeux en information imparfaite. Ses recherches ont permis une meilleure compréhension des enchères optimales, des stratégies de négociation et des défis de la régulation. Il est aussi un des concepteurs du principe de révélation.

Les premiers travaux de Myerson portent sur la théorie des jeux coopératifs, qui postule notamment que les participants vont s'entendre sur une solution, un résultat efficient, satisfaisant tous les protagonistes. Ses recherches furent influencées par les réflexions de trois des grands analystes de la théorie des jeux : John von Neumann, qui a dégagé le principe de normalisation stratégique, John Nash, qui a mis sur pied un programme visant à intégrer les jeux coopératifs dans la théorie des jeux non coopératifs, et Thomas Schelling, qui a mis en évidence l’existence d’un point focal qui permet de trouver une solution aux jeux avec des équilibres multiples.

Dans les années 1980, les réflexions de Myerson portent sur l'information et les incitations dans les systèmes économiques. Il s'intéresse alors aux idées du professeur Leonid Hurwicz sur la compatibilité des incitations. Ses travaux vont influencer les recherches sur la théorie des jeux coopératifs en information incomplète. En effet, si les acteurs ont la capacité de profiter de leurs avantages informationnels, le théoricien doit donc analyser les situations dans lesquelles l'information joue un rôle important et prendre en compte le niveau d'information réel des acteurs. De plus, le professeur Roger Myerson insiste sur la complexité de l’environnement et la diversité des structures économiques dans lesquelles sont transmises ces informations.

Myerson est surtout reconnu pour son analyse du "principe de révélation" qui a transformé l'analyse des mécanismes économiques. Le principe de révélation postule que les économistes, en recherchant le meilleur mécanisme possible pour résoudre un problème donné, peuvent se concentrer sur une petite catégorie (une sous-classe) de mécanismes, à savoir les mécanismes directs qui satisfont la condition d'Hurwicz de compatibilité des incitations. Ainsi, bien que les mécanismes directs d'incitation ne soient pas des descriptions réelles des institutions, leurs structures mathématiques les rendent souples pour l'analyse. Grâce au "principe de la révélation" le chercheur peut restreindre son champ d’investigation à un petit groupe de mécanismes appelés "mécanismes directs incitatifs" qui, même s’ils ne représentent pas la réalité, sont suffisants pour envisager un traitement mathématique qui permet de résoudre le problème d’allocation des ressources. Le "principe de révélation" permet donc au planificateur de se contenter de procédures simples dans lesquelles les agents rationnels sont incités à révéler toute leur information.

La première version du principe de révélation fut formulée par Gibbard (1973). Mais d’autres chercheurs, comme Dasgupta, Hammond ou Maskin (1979) ont, de manière indépendante, analysé ce principe. Toutefois, c’est au professeur Roger B. Myerson qu’il revint de le généraliser et d'en trouver des applications pour les phénomènes d'enchères ou les problèmes de régulation.

Les travaux de Myerson se sont en effet concentrées sur l'analyse des enchères.
Avec les professeurs Robert Wilson et Paul Milgrom, il s'est en particulier interrogé sur la manière de définir un système d'enchères. Ainsi, par exemple, il montre qu'un commissaire-priseur cherchera la procédure d’enchères qui maximise son revenu, ce qui le conduit à renoncer aux enchères les plus courantes. Il démontre aussi que s'il existe une asymétrie d’information, il n’existe aucune "règle du jeu" susceptible d’aboutir à un équilibre efficace et il n’est pas possible de trouver des modalités d’enchères permettant de révéler la valeur de l’objet à la fois du côté du vendeur et du côté de l’acheteur, ce qui pose des problèmes pour réguler certains marchés.

Par ailleurs, en collaboration avec le professeur David Baron, Myerson réfléchit aux conditions de régulation optimale d'un monopole ayant des informations privées sur ses coûts. Les monopoles ne révèlent pas toujours leurs coûts de production de manière sincère. Or, la fixation du prix au coût marginal n'est plus possible, tout comme sa régulation, lorsque les coûts sont inconnus.
En outre, avec le professeur Mark Satterthwaite, il analyse les mécanismes efficients pour les échanges impliquant un vendeur et un acheteur potentiel pour un bien indivisible. Il apparaît ainsi que dans un jeu d'échange avec asymétrie d'information, il n'existe aucune "règle du jeu" susceptible d'aboutir à un équilibre efficace avec certitude. Il n'est donc pas possible de trouver des modalités d'enchères permettant de révéler la valeur de l'objet à la fois du côté du vendeur et du côté de l'acheteur. Autrement dit, les enchères montrent que les contraintes d’incitation peuvent rendre l’efficience ex ante d’un mécanisme incompatible avec son efficience ex post. Cherchant à définir le meilleur mécanisme d'allocation, Myerson et Satterthwaite ont établi une limite supérieure précise pour les gains attendus de l'échange entre deux personnes et démontré que cette limite peut être atteinte par une double enchère (équilibre de double enchère).

A la fin des années 1980, Myerson applique les réflexions issues de la théorie des jeux à d'autres champs disciplinaires, notamment la science politique avec l'analyse des constitutions (constitution de Weimar) ou des systèmes électoraux (concurrence électorale). Les réflexions des économistes sur les incitations, les problèmes d'agence, les asymétries d'information, etc. constituent en effet pour lui des outils adaptés pour l'analyse historique et les sciences politiques. Ses premiers travaux sur la comparaison des systèmes électoraux, menés en collaboration avec Robert Weber, ont ainsi permis une meilleure compréhension des effets des changements constitutionnels sur les stratégies des hommes politiques et des partis. Dans les années 2000, son centre d'intérêt s'est déplacé vers l'histoire politique, notamment les institutions politiques et économiques dans différentes sociétés, de l'Antiquité à nos jours. Cette perspective historique le conduit à rechercher des principes universels par-delà la diversité des structures institutionnelles.

Son parcours intellectuel semble ainsi guidé par une ambition fondamentale : unifier une véritable théorie des jeux coopératifs en information incomplète, relier la théorie des choix sociaux à la théorie des jeux et, plus largement, de donner une place centrale à la théorie des jeux dans l'histoire de la théorie économique. Le professeur Roger B. Myerson défend en particulier l'importance de la contribution de John Nash à la théorie économique et, surtout, oppose la "Game theory" à la "Market theory". La première, qui s’efforce d’analyser les comportements stratégiques des agents, permet de comprendre les interactions contrairement aux modèles agents représentatifs.

Un théoricien des jeux et un politiste dans la guerre en Irak

Le professeur Roger B. Myerson a pris des positions publiques sur l'engagement américain en Irak. Cette parole n'est guère surprenante pour cette nouvelle génération de théoriciens des jeux puisque les attentats du 11-Septembre 2001 et l'engagement massif de troupes américaines en Irak et en Afghanistan ont en quelque sorte remplacé la crise des missiles de Cuba (1962), la guerre de Corée ou la dissuasion nucléaire qui étaient au cœur des analyses des générations précédentes. L'originalité de l'auteur de "Game Theory: Analysis of Conflict" (1991) réside cependant dans sa volonté d’utiliser les outils de la théorie des jeux, notamment les concepts proposés par Thomas Schelling (Prix Nobel 2005), dans le domaine de la science politique, son nouveau champ d'investigation.

Les travaux de Thomas Schelling (point focal, crédibilité stratégique) le conduisent à défendre l'idée que les États-Unis doivent limiter leur puissance militaire en Irak. Dès 2003, au début de l'invasion de l'Irak par les États-Unis, il mobilise le concept de "dissuasion crédible" (credible deterrence) pour démontrer qu'il est contre-productif, voire dangereux, qu'une nation puissante utilise ses forces militaires sans limites claires. Pour lui, la principale puissance mondiale a besoin d'avoir une utilisation de sa force militaire à la fois transparente et limitée. Dans le cas contraire, loin de dissuader les adversaires potentiels, elle les incite à s'investir dans des guérillas militantes et des combats sans espoirs.

Le professeur Roger B. Myerson souligne, pour sa part, que le rejet d'une force multilatérale peut exacerber la menace contre les États-Unis. Dans le "Minneapolis Star Tribune", en février 2003, il dénonce "les dangers d'y aller seul" car l'action militaire unilatérale ne peut conduire qu'à des succès de court terme. En effet, le statut de superpuissance n'est accepté par les autres puissances (Fédération de Russie, Chine) que dans la mesure où la domination américaine ne menace pas leur sécurité. La légitimité du leadership américain n'est donc pas garantie à long terme, et pour éviter sa contestation, il faut une acceptation étrangère de l'utilisation de la puissance militaire américaine.

En mai 2003, Myerson se demande "comment construire la démocratie en Irak ?" Il conteste alors la politique qui consiste à transférer le pouvoir à des leaders choisis sans élection. Avec cette méthode, "l'opportunité d'introduire la démocratie sera perdue". Pour Roger B. Myerson, il ne faut pas occulter le fait qu'après des décennies de contrôle du parti batthiste sur la société, les organisations politiques indépendantes sont faibles. Seules certaines élites religieuses ont une légitimité morale compte-tenu de l'oppression qu'elles ont subie sous le règne de Saddam Hussein. Pour lui, la priorité n'est pas de construire un pouvoir central mais de créer des conseils territoriaux élus au sein desquels les dirigeants locaux peuvent commencer à construire une réputation nécessaire à une future gouvernance démocratique. De surcroît, il soutient qu'une autonomie politique des provinces donnera une incitation pour ces futurs représentants politiques à "cultiver" des comportements démocratiques.

En juin 2004, il constate "l'échec des États-Unis à construire la démocratie en Irak" et milite pour l'instauration d'une constitution fédérale en Irak. Le professeur Roger B. Myerson conteste alors plus fortement la politique du gouvernement américain : "la démocratie et la sécurité en Irak doivent se développer ensemble et non l'une après l'autre." Pour lui, la période d'occupation n'a pas été utilisée pour "cultiver la démocratie", ce qui aura des conséquences malheureuses pour l'Irak mais aussi pour l'image de la démocratie américaine.

Principales publications

Articles
Myerson, R. (1979), “Incentive compatibility and the bargaining problem”, Econometrica, 47, 61-73.
Myerson, R. (1981), “Optimal auction design”, Mathematics of Operations Research, 6, 58-73.
Myerson, R. (1982), “Optimal coordination mechanisms in generalized principalagent problems”, Journal of Mathematical Economics 11, 67-81.
Myerson, R. (1983), “Mechanism design by an informed principal”, Econometrica 52, 461-487.
Myerson, R. (1986), “Multistage games with communication”, Econometrica 54, 323-358.
Myerson, R. (1989), “Mechanism design”, in J. Eatwell, M. Milgate and P. Newman (eds.), The New Palgrave: Allocation, Information and Markets. Norton, New York,
Myerson, R. and M. Satterthwaite (1983), “Efficient mechanisms for bilateral trading”, Journal of Economic Theory 28, 265-281.
Baron, D. and R. Myerson (1982), “Regulating a monopolist with unknown costs”, Econometrica 50, 911-930.