À ce dispositif institutionnel européen, si particulier, trois grandes critiques ont été adressées par des universitaires américains de premier plan. Aucune ne doit être rejetée d'emblée, car toutes mettent le doigt sur de vrais problèmes. Mais des arguments de poids peuvent leur être opposés.
La première critique, formulée par le professeur Dornbusch, concerne la mobilité de la main-d'œuvre. Pour fonctionner de façon optimale, une zone monétaire doit bénéficier d'un degré élevé de mobilité des travailleurs, ce qui n'est pas le cas en Europe. À quoi l'on répondra que ce n'est pas seulement dans l'ensemble européen mais aussi au sein même des pays membres que s'observe une très faible mobilité de la main-d'œuvre, en raison de facteurs culturels et sociétaux tout autant qu'économiques. En Italie, par exemple, où le taux de chômage est de l'ordre de 20% dans le Sud et de 4% dans le Nord, bien des gens refusent de quitter le Mezzogiorno pour la Lombardie. Une situation du même ordre se retrouve en Allemagne, entre l'Est et l'Ouest. Le manque de mobilité de la main-d'œuvre n'est pas propre à la zone euro mais aux différents pays qui la composent.
La deuxième critique, avancée par le professeur Krugman, porte sur les chocs asymétriques. Depuis la création de l'euro, il n'est plus possible de modifier le taux de change, alors que c'est peut-être l'instrument le plus efficace dont dispose un État pour répondre aux chocs qui peuvent l'affecter, lui et lui seul. Néanmoins, la perte d'efficacité politique qui en résulte est bien plus limitée que cette critique ne le laisse entendre : rares sont en effet les chocs asymétriques qui frappent l'ensemble d'un pays et lui seul. Dans la plupart des cas, ils touchent un secteur, une industrie, une région géographique, sans coïncider avec les frontières nationales. Ainsi, quand le secteur de l'acier est entré en crise dans les années 1970, la région lourdement frappée recouvrait des territoires français, luxembourgeois, belge et allemand, et les réponses de la politique économique ne pouvaient émaner que de Bruxelles (elles n'étaient d'ailleurs pas monétaires). Bien plus, quand on y regarde de près, on s'aperçoit que la plupart des chocs asymétriques qui frappent un seul pays sont en fait la conséquence d'une politique décidée par son gouvernement, si bien qu'avec l'union monétaire et les contraintes qui pèsent désormais sur les politiques budgétaires nationales, aucun choc asymétrique ne peut plus avoir pour cause une décision monétaire ou budgétaire. En matière de chocs asymétriques, la naissance d'une monnaie unique représente une amélioration par rapport à la situation antérieure.
La troisième critique, venue du professeur Feldstein, concerne les conflits nationaux : l'Europe serait trop hétérogène, et le rôle des États-nations encore trop fort, pour que la décision politique au sein d'institutions comme la BCE ou le Conseil des ministres de l'Union se passe sans heurts, si bien qu'au bout du compte, ce sont les conflits qui vont dominer, et non pas le progrès dans l'unification. À quoi je répondrai que rien ne laisse présager la montée d'un tel danger. Pour arrêter ses décisions, la BCE ne prend pas en compte la situation de tel ou tel pays mais celle de la zone euro dans son ensemble. Les membres du conseil des gouverneurs ne sont pas des représentants de leur gouvernement chargés d'obtenir la décision la plus favorable à leur pays, et ils n'agissent pas de facto en tant que tels : c'est un corps de dix-huit personnalités qui cherchent à parvenir à la meilleure décision collective pour l'ensemble de la zone euro. N'oublions pas, après tout, que l'unification européenne se veut un remède contre des conflits antérieurs, bien plus graves, et non pas une recette pour en engendrer de nouveaux.
Pourtant, quelle que soit la validité de ces réponses aux critiques formulées, celles-ci soulèvent des problèmes bien réels. Si, par exemple, dans un pays, une négociation nationale aboutit à une augmentation excessive des salaires, il en résultera une divergence et une perte de compétitivité auxquelles il ne sera plus possible de remédier par une dévaluation, comme on l'a fait tant de fois dans le passé. Et si les États-Unis eux-mêmes n'ont un vrai budget fédéral permettant de mener une véritable politique macroéconomique que depuis une soixantaine d'années, il n'en est pas moins vrai que l'absence de politique budgétaire commune peut se révéler dommageable à l'Europe en certaines circonstances : avec le temps, cette déficience devra être affrontée et corrigée. Mais je précise que l'action directrice devra porter sur l'inachèvement du système constitutionnel européen et sur le comportement parfois incohérent de ses agents économiques plutôt que sur les parties de l'édifice déjà sorties de terre. (…)