Intégration et solidarité

1. Problématique générale du lien social

1.2. La question du lien social

Documents associés - Textes de référence

Relations communautaires et relations sociétaires


Tönnies, Ferdinand (1944), Communauté et société, Paris, trad. fr., PUF, p. 3-5, Livre I (1ère éd. 1887)


Les volontés humaines se trouvent entre elles dans des rapports multiples. Chacun de ces rapports est une action réciproque qui, en tant qu'exercice d'un côté, est supportée ou reçue de l'autre. Ces actions se présentent de telle façon qu'elles tendent soit à la conservation, soit à la destruction de la volonté ou de l'être opposés : elles sont positives ou négatives. – Cette théorie et les objets de sa recherche ne concerneront que les rapports réciproquement positifs. Chacun de ces rapports représente une unité dans la pluralité et une pluralité dans l'unité. Il se compose d'exigences, de soulagements, d'actions qui passent et repassent et sont considérées comme des expressions des volontés et de leurs forces. Le groupe formé par ce rapport positif en tant qu'être ou objet agissant d'une façon homogène en dedans ou en dehors, s'appelle une association.

Le rapport lui-même, et par conséquent l'association, peut être compris soit comme une vie réelle et organique, c'est alors l'essence de la communauté, soit comme une représentation virtuelle et mécanique, c'est alors le concept de la société. L'emploi des mots choisis démontrera qu'ils sont fondés sur un usage analogue de la langue allemande, mais, jusqu'ici, la terminologie savante les utilise indifféremment et les confond à volonté. Il faut donc que quelques remarques préliminaires posent l'opposition comme une donnée. – Tout ce qui est confiant, intime, vivant exclusivement ensemble est compris comme la vie en communauté (c'est ainsi que nous le croyons). La société est ce qui est public; elle est le monde ; on se trouve au contraire en communauté avec les siens depuis la naissance, lié à eux dans le bien comme dans le mal. On entre dans la société comme en terre étrangère. – On met l'adolescent en garde contre la mauvaise société, mais l'expression "mauvaise communauté" sonne comme une contradiction. Les juristes parlent, il est vrai, de société domestique, mais c'est qu'ils ne retiennent alors que le concept social de la relation. Au contraire la communauté domestique, avec ses actions infinies sur l'âme humaine, est ressentie par chacun de ceux qui en font partie. C'est ainsi que les fiancés savent qu'ils entrent dans le mariage comme dans une pleine communauté de vie (communio totius vitae). Une société de vie est une expression contradictoire dans les termes. On se tient compagnie. Personne ne peut tenir communauté à un autre. – On est admis dans la communauté religieuse ; les sociétés religieuses existent uniquement, comme les autres associations, en vue d'un but quelconque, pour l'État, et ce but en théorie, se trouve en dehors d'elles. Il existe une communauté de langue, de mœurs, de foi, mais une société du travail, du voyage, des sciences. Les sociétés de commerce sont, à ce point de vue, particulièrement significatives; même s'il devait exister confiance et communauté entre les membres on ne pourrait pas parler cependant d'une communauté de commerce. L'association des deux mots : communauté d'action, serait intolérable. Cependant, il y a la communauté de propriété : de champs, de bois, de pâturages. La communauté de biens entre les époux ne sera pas nommée société de biens. C'est ainsi que s'établissent quantité de distinctions. – En un sens général on pourra parler d'une communauté englobant l'humanité entière, telle que veut l'être l'Église. Mais la société humaine est comprise comme une pure juxtaposition d'individus indépendants les uns des autres. Par ailleurs, quand on traite, en un sens savant, de la société d'un pays par opposition à l'État, on peut accepter ce terme, lequel alors ne trouvera sa signification que par rapport à la communauté du peuple. – Communauté est vieux, société est nouveau comme chose et comme nom. Un auteur qui étudia, de tous les points de vue, les disciplines politiques, a reconnu cela sans pénétrer plus avant. "L'idée entière de société, dans son sens social et politique, dit BLUNTSCHLI ("Staatswörterbuch", IV) trouve un fondement naturel dans les mœurs et les considérations du Tiers État. En réalité, ce n'est pas un concept populaire, mais toujours un concept du Tiers État. La société est devenue la source en même temps que l'expression de tendances et de jugements généraux : où la culture urbaine produit toujours fleurs et fruits, là apparaît aussi la société comme organe indispensable. Le pays les connaît très peu." Par contre, ce qui de tout temps a fait le prix de la vie à la campagnes, c'est que que la communauté y est plus forte et plus vivante entre les hommes : la communauté est la vie commune vraie et durable; la société est seulement passagère et apparente. Et l'on peut, dam une certaine mesure, comprendre la communauté comme un organisme vivant, la société comme un agrégat mécanique et artificiel.