Ragnar Frisch (1895 –1973)

Prix Nobel 1969 (Norvège)

Ragnar Anton Kittil Frisch est né le 3 mars 1895 à Oslo (Norvège) dans une famille d'orfèvres. Il devient apprenti afin de poursuivre la tradition familiale mais complète, sur les conseils de sa mère, sa formation par un cursus universitaire. Il choisit l'économie car cet enseignement est, alors, réputé "le plus court et le plus facile".
Il est diplômé d'économie de l'Université d'Oslo en 1919 et part ensuite en voyage en Europe pour étoffer ses connaissances en mathématiques et en économie. Il séjourne notamment en France, où il réside trois ans, ainsi qu’en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Italie. Il effectue également un séjour aux États-Unis.
Après ce périple, Ragnar Frisch présente sa thèse sur le rôle des mathématiques et des statistiques dans l'économie à l'Université d'Oslo en 1926. Il y est nommé professeur assistant en 1925, puis professeur associé en 1928.

Dès le milieu des années 1920, Ragnar Frisch s'efforce de donner des fondations institutionnelles à l'utilisation des mathématiques et des statistiques pour comprendre les phénomènes économiques. En 1926, avec son ami français François Divisia, il crée un cercle international d'économistes qui a pour spécificité d'utiliser l'outil statistique et les théories mathématiques. Il s’oppose donc à l'économie "littéraire", dominante à l'époque. En 1927, grâce à la fondation Rockefeller, il retourne aux États-Unis où il rencontre des économistes mathématiciens, notamment Irving Fisher et Charles Roos. Ce premier parcours et ces rencontres le conduisent à créer le 29 décembre 1929, à Cleveland (Etats-Unis), la Société d'économétrie, qui sera présidée par Irving Fischer – le vice-président étant François Divisia. La Société connait un rapide succès, notamment avec le lancement le 1er janvier 1933 d'une revue trimestrielle, Econometrica, dont le professeur Frisch sera le rédacteur de 1933 à 1955.

En 1930, à l'invitation d’Irving Fisher, il vient enseigner à l'Université de Yale et du Minnesota. En 1931, il retourne à l'Université d'Oslo où il est nommé professeur. En 1932, grâce au soutien de la fondation Rockefeller, il fonde l'Institut d'économie de l'Université d'Oslo et en devient le premier directeur.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est emprisonné un an par les nazis. Après son retour de captivité, il enseigne à l'Université d'Oslo où il finira sa carrière académique. Parmi ses nombreux étudiants norvégiens, on peut citer le nom de Trygve Haavelmo (prix Nobel 1989), qui prolongera ses réflexions sur la dynamique économique. Le professeur Frisch aura également, parallèlement à ses recherches et à son enseignement, une activité de conseil auprès du gouvernement norvégien (notamment pour la mise en place du système de comptabilité nationale) et de nombreux pays en développement comme l'Inde et l'Egypte.

En plus d'une exceptionnelle longévité à la tête d'une des grandes revues économiques, le professeur Ragnar Frisch s’est vu décerner de multiples distinctions académiques, et notamment de nombreux doctorats honoris causa. Avant sa consécration par le jury du Nobel, Ragnar Frisch a reçu en 1961 le Prix Antonio Feltrinelli, décerné par l'Accademia Nazionale dei Lincei – une des plus vieilles sociétés savantes au monde dont l’un des premiers membres était Galilée.

Le professeur Ragnar Frisch est décédé le 31 janvier 1973.

 

Le Nobel

Le 27 octobre 1969, le professeur Ragnar Frisch a reçu le prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel. Il partage ce prix avec le professeur Jan Tinbergen "pour avoir développé et appliqué des modèles dynamiques à l'analyse des processus économiques".

Ils sont les premiers récipiendaires de ce prix puisque le Nobel d'économie est le seul des six Prix (paix, littérature, médecine, chimie, physique et économie) qui n'ait pas été prévu par Alfred Nobel dans son testament de 1895. Il a été institué en 1968 à l'initiative de la Banque centrale de Suède pour lui rendre hommage. Alors que les autres récompenses ont été attribuées pour la première fois en 1901, le premier prix Nobel d'économie n’a donc été décerné qu’en 1969.

Le jury du Nobel a souligné que les professeurs Ragnar Frisch et Jan Tinbergen avaient travaillé dans la même direction : ils se sont en effet efforcés de donner à la théorie économique la rigueur des mathématiques, de permettre sa quantification empirique et d'en tester statistiquement les hypothèses. Face à l'arbitraire des économistes "littéraires" dans l'appréciation des mouvements cycliques, ils ont fourni une méthode rigoureuse centrée sur la recherche de causalités.

L'Académie royale des sciences de Suède distingue plus particulièrement le professeur Frisch pour son rôle de pionnier dans la formulation dynamique de l'analyse des cycles et son avance par rapport à la majorité des économistes de son époque dans la construction des modèles mathématiques ou la définition de méthodes statistiques pour tester des hypothèses.

Le "père" de l'économétrie

Comment appréhender la réalité économique, notamment celle de la fin des années 1920 ? Avec d'autres confrères, notamment américains et français, le professeur Frisch utilise des modèles mathématiques et des techniques statistiques pour analyser des séries de données économiques. Cette nouvelle méthode sera dénommée "économétrie".

Si Ragnar Frisch est l'inventeur du terme, il n'est cependant pas le créateur de la méthode. En effet, dès le début du XXe siècle, à l'école Polytechnique en France (cf. Hermann Laurent) ou à l'Université de Columbia aux États-Unis, des universitaires proposent des méthodes de vérification statistique des "lois" économiques. C’est toutefois Frisch qui militera ardemment pour la constitution d'un véritable programme de recherche et se fera le promoteur inlassable d’une "économie dont les principes seraient constamment confrontés avec les faits, quantitativement exprimés et soumis à leur sanction."

Cette "économétrie" se distingue, selon ses propos, à la fois de "l'économie littéraire" et de "l'économie mathématique". Selon le professeur Frisch, alors que la première manque de scientificité, la seconde s'enferme dans l'abstraction et la spéculation. L'économiste français François Divisia, son condisciple et ami, invitait d'ailleurs en 1933 à éviter les "exagérations de la méthode mathématique" que sont "le plaisir de taquiner les équations et la religion des formules". Le principe de l'économétrie réside donc dans "la vérification numérique". Le manifeste publié pour la naissance de la Société d'économétrie, en 1931, souligne d’ailleurs clairement cette ambition d'unifier la mesure et la théorie économique : "la pénétration mutuelle de la théorie économique quantitative et de l'observation statistique est l'essence de l'économétrie".

Les travaux du professeur Frisch sont donc à l’origine des pratiques économétriques, dont les bases seront affermies entre 1930 et 1950 par Jan Tinbergen (co-lauréat du prix Nobel), Trygve Haavelmo (son ancien élève), Tjalling Koopmans, ou Jacob Marschak.

 

Un innovateur

Le professeur Ragnar Frisch est un innovateur, au sens schumpétérien du terme, puisqu'il a voulu "casser la routine" de son temps.

Certes, son désir de rompre avec le passé, de modifier les manières de faire de la science, relève parfois de la pure rhétorique. De surcroît, Frisch appartient à une génération d'économistes qui veut "réformer l’économie" pour en "faire une science sur le modèle de la physique", c’est-à-dire une science expérimentale. Les distinctions novatrices entre les "mécanismes de propagation" et les "impulsions" reposent donc sur une analogie établie avec cette science "dure", tout comme la vision des cycles comme "modèles d’oscillations". Les historiens des sciences souligneront sans doute sa vision "mécaniste", son rêve d'une science unitaire, une vision idéalisée du travail du physicien, parangon de la rigueur et de l'objectivité, qui doit permettre à l'économiste d'offrir une théorie de la réalité économique, formulée dans le langage universel de la connaissance. Néanmoins, cette quête de "scientificité", cette volonté de lier rigueur et réalisme a été féconde : la manière de faire de l'économie, le vocabulaire et les concepts utilisés tout comme les préconisations de politiques économiques ont été transformés grâce à ses réflexions.

Tout d'abord, l'héritage du professeur Ragnar Frisch est important en économétrie. Ses travaux sur les séries temporelles (1927) et l'analyse des régressions linéaires (1934) sont novateurs. De manière plus large, il modifie avec ce nouveau champ de recherche la finalité de la science économique : il s'agit alors de construire des modèles, de rechercher des relations économiques et comptables à des fins de prévision et de politique économique. Dans ce cadre, il a introduit une rupture méthodologique en promouvant une approche probabiliste et un nouveau style de modélisation (cf. infra le "cheval à bascule").

Ensuite, son article de 1926 sur la théorie du consommateur est à l'origine d'une axiomatisation de la demande du consommateur et expose les possibilités d'une mesure empirique de l'utilité marginale. Pour certains économistes, il fonde ici un programme de recherche néo-walrasien. C'est dans cet article que le terme "econometric" est utilisé pour la première fois. De plus, il a  formalisé une théorie de la production et prolonge la réflexion sur la nature des cycles en proposant un modèle dit "impulsion-propagation" (1933). Avec le professeur Jan Tinbergen, il participe à l’émergence de la macroéconomie et porte l'ambition d'une unification des recherches quantitatives, théoriques et empiriques. Il est ainsi l'un des premiers à opposer l'analyse microéconomique, qui se concentre sur l'étude d'une firme ou d'un secteur, et l'analyse macroéconomique, qui étudie l'économie dans son ensemble.

Le professeur Ragnar Frisch a inventé de nombreuses expressions et concepts dont certains sont devenus courants dans la discipline, notamment "économétrie", "macroéconomie", "flow-input, point-output", "impulsion et propagation". D'autres inventions lexicales ou conceptuelles n'ont pas eu le même succès, comme l'analyse de la structure des marchés "polypoly", la "loi pari-passu", etc.

En matière de politique économique, Ragnar Frisch fut l'un des premiers à promouvoir des politiques de relance de la demande pendant la crise des années 1930, notamment par la hausse des dépenses publiques. Il a aussi contribué à renforcer et légitimer les réflexions sur la planification gouvernementale. Il a d'ailleurs développé de nouvelles méthodes de comptabilité nationale, qui furent appliquées au budget norvégien d'après-guerre.

 

Les cycles en économie

Les réflexions sur les cycles sont nombreuses à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Parmi les plus notables, on peut naturellement évoquer celles de Clément Juglar (1819-1905), de Nikolai Kondratiev (1892 -1938), de Joseph Kitchin (1861-1932) ou encore de Wesley Mitchell (1874 -1948). L'originalité du professeur Ragnar Frisch est de proposer une nouvelle démarche de modélisation. Sa macroéconomie empirique veut allier à la fois une réflexion théorique et une évaluation empirique. L'analyse des séries chronologiques offre des informations sur l’existence, l'amplitude et la durée des cycles. Toutefois, l'économétrie ne se résume pas à collecter et à traiter un grand nombre de données statistiques. Comme d'autres économistes statisticiens (Warren Persons, Eugen Slutsky), Ragnar Frisch délaisse la recherche de la causalité historique pour l'analyse des corrélations et des régressions. Il faut d'abord déterminer des relations causales entre les variables. Ces relations causales directes, universelles et atemporelles débouchent ensuite sur la formulation de "lois". Il rejette donc à la fois l’empirisme de spécialistes des cycles économiques comme Wesley Mitchell et la "spéculation pure" des mathématiciens économistes.

Dans son article intitulé "Propagation et impulsion en économie dynamique" (1933), Frisch construit un modèle qui doit rendre compte de l'évolution cyclique des économies. La description des différentes phases du cycle se fera grâce à une "dynamique analytique". Cette nouvelle méthode d’analyse permet de suivre l’évolution des différentes variables au cours du temps. Elle est organisée autour du concept d’équilibre qui permet de distinguer les mouvements du système dus à des causes endogènes (oscillations libres) de ceux dus à des causes exogènes (oscillations forcées) qui expliquent le mouvement cyclique du système économique. Il affirme alors que "la majorité des oscillations économiques semble devoir être expliquée de manière la plus plausible comme des oscillations libres."
Il propose alors de distinguer les mécanismes de propagation (la structure de l’économie) et les mécanismes d'impulsion (des chocs aléatoires qui viennent perturber la structure). Ainsi, "des impulsions externes heurtent le mécanisme économique et donc initient des oscillations plus ou moins régulières." La longueur des cycles est déterminée par la structure du système alors que l’intensité (l’amplitude) des fluctuations est déterminée par des impulsions externes. Le concept d'équilibre permet de rendre compte des perturbations d’un système notamment avec la métaphore d'un balancier qui s'éloigne de sa position initiale. Ce modèle doit reproduire le mouvement cyclique de variables économiques telles que l’investissement ou la consommation. Il est parfois nommé modèle de "cheval à bascule" (en référence à Knut Wicksell qui soulignait que "si l'on frappe un cheval à bascule avec un bâton, le mouvement du cheval sera très différent de celui du bâton") et contribuera au développement de la macroéconomie.

Grâce à ces travaux, le professeur Ragnar Frisch bénéficiera d’une forte reconnaissance posthume avec le développement de la théorie des cycles réels qui met l'accent sur les perturbations non monétaires.µ

Principales publications

(1926) « Sur un problème d'économie pure », Norsk Matematisk Forenings Skrifter.
(1927) Analysis of Statistical Time Series, - non publié.
(1928) Changing Harmonics and Other General Types of Components in Empirical Series, Skandinavisk Aktuaritidskrift.
(1929) “Correlation and the Scatter of Statistical Variables”, Nordic Statistical Journal
(1931) “The Interrelation between Capital Formation and Consumer-Taking”, Journal of Political Economy.
(1932) New Methods of Measuring Marginal Utility.
(1933) “Propagation Problems and Impulse Problems in Dynamic Economics”, Economic Essays in Honor of Gustav Cassel.
(1933) “Monopoly, Polypoly: The concept of force in the economy”, Nationalokonomisk Tidskrift.
(1934) “More Pitfalls in Demand and Supply Curve Analysis”, QJE.
(1934) “Statistical Confluence Analysis by Means of Complete Regression Systems”, Oslo University Institute of Economics.
(1936) “Annual Survey of General Economic Theory: The Problem of Index Numbers” Econometrica 4, no. 1: 1–38.
(1936) Note on the Term "Econometrics”, Econometrica.
(1936) On the Notion of Equilibrium and Disequilibrium, Econometrica.
(1965) Theory of Production
(1970) “Econometrics in the World of Today”, in Induction, Growth and Trade: Essays in Honour of Sir Roy Harrod. London: Clarendon Press.
(1976) Economic Planning Studies.