Le texte s'intéresse aux mouvements radicaux, portés par des minorités actives, « exclus sociaux » (les « sans ») et « altermondialistes » notamment : il montre qu'au-delà de leurs objectifs à long terme, parfois subversifs, ils peuvent participer d'une orientation plus réformiste en se satisfaisant de résultats plus modérés à court terme.
La mise en avant de revendications exprimées en termes de droits donne tout son sens à plusieurs traits caractéristiques des mouvements actuels : l'exposition de la personne, le registre moral, la désobéissance civile qui constitue l'armature du répertoire d'action. Si, par définition, l'acte de désobéissance transgresse publiquement et collectivement une norme juridique, et par conséquent la désacralise, c'est au nom de principes moraux supérieurs à l'ordre normatif, mais aussi en vertu de la croyance dans la capacité de changer la société par le droit. C'est aussi une manière de symboliser l'opposition entre légalité et légitimité qui fonde, en des circonstances exceptionnelles, le droit des citoyens à enfreindre les règles au nom même des principes de l'ordre politique : l'illégalité des moyens est alors au service d'une fin légitime. Ainsi, par exemple, l'acte illégal d'arrachage de plants OGM a-t-il pu être expliqué comme une réponse nécessaire et légitime à l'inertie étatique et à l'absence de débats publics sur la question. De même, les militants d'AC ! notamment, coupables d'avoir saboté un incinérateur d'ordures ménagères à Fumel, en mars 1999, estiment leur acte juste, au nom de « l'état de nécessité », en raison de la défaillance des pouvoirs publics qui n'ont pas imposé à l'entreprise le respect des normes en vigueur, la laissant de la sorte polluer l'environnement au risque des habitants alentour. […]
Guidées par le souci de résultats rapides et tangibles, même limités, les associations sont nécessairement amenés à collaborer avec les pouvoirs publics en vue de promouvoir, mais aussi parfois d'empêcher, une mesure législative ou une politique publique allant dans le sens visé ou, à l'inverse, jugée dangereuse. En cela, elles relèvent clairement de la catégorie des groupes d'intérêt. Elles contribuent d'abord à la constitution d'un « problème social » : par leur mobilisation, elles cherchent à imposer une question dans l'espace public, à en faire un objet légitime du débat politique qui, à ce titre, est censé être pris en charge par le pouvoir décisionnel. De ce point de vue, l'appel précurseur de l'abbé Pierre, en 1954, fut couronné de succès puisqu'il suscita en réponse une loi sur l'habitat populaire […]. Dans son éditorial du Monde Diplomatique, Ignacio Ramonet assignait explicitement à la future organisation Attac ce rôle de « formidable groupe de pression civique auprès des gouvernements pour les pousser à réclamer, enfin, la mise en œuvre effective de cet impôt mondial de solidarité » que pourrait être une taxe sur les transactions financières. Certes, en l'occurrence, la démarche ne saurait être que d'ordre symbolique, l'instauration d'une telle mesure dans le cadre national perdant de son efficacité. […] En tout état de cause, l'engouement soulevé par la proposition d'Ignacio Ramonet a imposé une réflexion sur un sujet impensable quelques mois plus tôt, tout comme, auparavant, le mobilisations des « sans » avaient réussi à placer au cœur du débat politique la question de l'exclusion et de la « fracture sociale ».
Les résultats des mobilisations actuelles ne sont pas minces sur le terrain de la reconnaissance publique. Les squats ont conduit Jacques Chirac, alors maire de Paris, à réactiver la loi de réquisition pour mettre à la disposition des mal-logés ou sans-logis soixante-quinze logements (décembre 1994), le Conseil constitutionnel à faire du droit au logement un « objectif à valeur constitutionnelle » et la jurisprudence à admettre, en certaines circonstances, la légitimité des occupations. La grève des ouvriers de Renault-Vilvorde a obligé l'Union européenne à donner aux comités d'entreprise européens une meilleure assise juridique à travers la « directive Vilvorde » (juin 2001). Le mouvement des chômeurs de l'hiver 1997 s'est soldé par la reconnaissance publique de quatre associations, par la relance de la préparation de la loi sur les exclusions, par la commande par le Premier ministre, d'un rapport sur les minima sociaux à Marie-Thérèse Join-Lambert, qui ne cacha pas les responsabilités partagées (patronales, syndicales, étatiques) dans la détérioration de la situation des chômeurs, enfin par une enveloppe budgétaire de 1 milliard de francs pour une revalorisation de l'allocation spécifique de solidarité (ASS). […]
Le rôle d'alerte à destination des instances politiques joué par les associations leur permet parfois, en cas de réussite, de passer à une seconde étape en participant à l'élaboration d'une norme législative par le biais de la concertation développée par l'ensemble des pays occidentaux depuis la Seconde guerre mondiale. Ainsi de la contribution de l'association ATD-Quart Monde à la mise en place du RMI, en 1989, ou celle de l'UNIOPSS dans la longue préparation de la loi sur les exclusions finalement adoptée le 29 juillet 1998. Ainsi de la participation d'Agir ici, AITEC, ATD-Quart Monde, du CCFD, de Solagral, et d'autres, au Haut-Conseil de la coopération internationale (HCCI), organisme consultatif auprès du Premier ministre. […]
La collaboration qui s'institue ainsi entre certains groupes d'intérêt et le champ politico-administratif peut aller plus loin encore lorsque les premiers ont acquis un savoir-faire dans la prise en charge d'un problème social dans l'attente que le second s'en préoccupe officiellement. On voit alors des mouvements privés remplir des missions de service public, par exemple les associations de défense des malades du sida qui non seulement ont eu un rôle essentiel dans la reconnaissance et la compréhension de la maladie, mais aussi dans la prévention et le soutien des malades, rôle tel que Michaël Pollak a parlé d' « épidémie autogérée ».