Le peak oil n'en finit pas d'être virtuellement dernière nous. Quelle que soit la date, il ne sera pas, en lui-même, douloureux. En d'autres termes, livré à lui-même, le marché est incapable d'intégrer la pénurie définitive du pétrole dans les prix actuels. La question essentielle est de savoir s'il est possible, et par quels mécanismes, de l'organiser de façon politique. A défaut, la volatilité des cours sera le scénario le plus probable à court terme et la protection de l'environnement pourrait être le moyen d'intégrer les contraintes de long terme dans le court terme
"L'âge de pierre ne s'est pas achevé par manque de pierres".
Cheikh Yamani, ancien ministre saoudien du Pétrole
S'agissant du pétrole, les prévisionnistes se sont pratiquement toujours trompés (sur l'offre, sur la demande, sur les réserves…). Les variables à étudier sont trop nombreuses, la prime de risque "géopolitique" suit une évolution stochastique, les informations sont biaisées et très lacunaires, un cyclone en Floride ou une mer agitée dans le golfe du Mexique peuvent advenir, etc. Il faut croire que les prix suivent une sorte de "marche au hasard" (random walk), comme les taux de change par exemple, et que par conséquent la moins mauvaise solution consiste à miser sur une prolongation des prix d'aujourd'hui. Ceci dit, rien ne nous interdit d'esquisser quelques scénarios à partir des hypothèses les plus consensuelles, des défis à venir les plus significatifs et des technologies "envisageables". Essayons !
Tout concourt à pousser le prix du pétrole vers le haut depuis 2003. A commencer par la grande instabilité au Moyen Orient, où la production irakienne reste aléatoire et celle du royaume wahhabite sous menace d'une montée de l'intégrisme. Le Nigeria, plus grand producteur africain, traverse une période de très grand désordre et les compagnies internationales doivent plier bagages. La poursuite du programme nucléaire iranien est lourde de menaces. Un peu partout, les primes de risque se superposent. Derrière l'instabilité politique, des facteurs objectifs sous-tendent cette tension sur les prix.
Les investissements reportés dans les années 1990 se payent aujourd'hui, notamment dans le domaine de la logistique et des transports (problème de l'âge de la flotte et de la disponibilité des tankers, problème de l'engorgement dans les ports chinois). Les craintes liées à la réévaluation (par des grands groupes) des réserves prouvées, dans le sens de la baisse, en 2004, ne sont pas estompées (scandale Shell). En face d'une offre forte mais très irrégulière, la demande reste largement inélastique, tirée par la forte croissance des deux principaux importateurs mondiaux, les Etats-Unis et la Chine (Document 1). Heureusement que les Russes continuent de pomper l'or noir à toute vitesse (en dépit de l'affaire Youkos, qui jette un voile sombre sur la poursuite des IDE pétroliers en Russie) (Document 2), et qu'au Venezuela l'entreprise PDV, qui contrôle tout le secteur, s'est remise au travail après des grèves très dures en 2003. Cependant, le fait que les forces de la "révolution bolivarienne" du président Chavez, proche de Fidel Castro, aient enfin réussi à prendre les rênes de cet Etat dans l'Etat, en 2004, n'est probablement pas de bonne augure pour la suite car le régime milite au sein de l'OPEP pour des prix élevés). On a donc l'impression que la hausse de l'offre s'est faite dans l'improvisation la plus totale et en hypothéquant l'avenir.
Au total, la conjonction d'une demande vigoureuse et mal anticipée et de multiples chocs négatifs sur l'offre eux-aussi mal anticipés a conduit à une situation de saturation des capacités de production disponibles. Les capacités excédentaires de l'OPEP apparaissent au début de l'année 2005 à un niveau très limité (moins de un million de baril/jour) et historiquement bas. La volatilité des cours a peu de chance de diminuer quand les capacités de production sont pleinement employées et quand les stocks sont bas.
Si l'argent n'a pas d'odeur, le pétrole, lui, n'est pas propre. On estime qu'il est responsable de 40% des émissions de CO2 et de 30% de la totalité des gaz à effet de serre. Certes, la tertiarisation des économies et les progrès techniques permettent de tabler sur une poursuite du trend de baisse de l'intensité en pétrole de la croissance mondiale (Document 6). Il n'en reste pas moins que certaines activités en forte croissance, comme le transport aérien, ne peuvent se passer du pétrole. Ces inquiétudes sont avivées par le fait que la Chine s'éveille au pétrole. Des milliers de kilomètres d'autoroutes sont en construction. Si la Chine atteignait les standards européens de taux de motorisation (soit 585 véhicules pour 1000 habitants, contre environ 12 actuellement), il faudrait consacrer 80 millions de barils par jour pour la satisfaire, soit la demande mondiale actuelle (voir l'étude de cas sur la Chine, disponible sur ce site). De nombreux spécialistes du marché pétrolier affirment que la fin du règne du "roi pétrole" viendra non pas de réserves déclinantes mais, à plus courte échéance, de préoccupations environnementales croissantes. C'est le sens de la formule du Cheikh Yamani citée plus haut. Dans les pays de l'OCDE, deux familles de réponses sont souvent évoquées pour répondre à ce défi.
C'est l'approche coercitive ou "par le bas". Elle peut être plus ou moins efficiente en fonction de l'instrument utilisé. On n'abordera ici que quelques éléments de ce gigantesque dossier.
C'est l'approche "technologique" ou "par le haut". Elle non plus n'est pas sans poser des problèmes. Car les seules solutions disponibles à moyen terme pour faire face à la demande mondiale d'énergie sont de deux ordres :
Cependant, ces deux solutions ne remplaceront pas le pétrole avant longtemps pour les besoins (archi-dominants) des transports. Seuls les carburants de synthèse répondent bien aux besoins des transports, mais à condition de disposer des inputs nécessaires (charbon, gaz) et d'accepter un certain degré de pollution : deux conditions qui posent problème dans la plupart des pays de l'OCDE. Toutes les énergies renouvelables dont on peut parler (éolien, solaire…) restent insignifiantes à l'échelle des besoins et fort peu compétitives.
Paraphrasons Raymond Aron : l'épuisement n'est pas impossible, mais les nouvelles découvertes ne sont pas improbables… mieux vaut donc ne pas enterrer trop vite l'économie fondée sur le pétrole, car plusieurs lectures des réserves sont possibles (Document 8). Le baril à moitié vide, ou à moitié plein.
Ils sont, pour la plupart, regroupés au sein de l'Association pour l'étude du pic pétrolier et gazier (Association for the Study of Peak Oil and Gas, ASPO). Si l'on suit leur raisonnement, la pénurie guette et il convient donc de "décarboner" assez rapidement l'essentiel de notre consommation d'énergie. Ils s'appuient sur le fait que l'ère des découvertes de grands gisements semble révolue (aucune découverte majeure, en dehors de l'Asie centrale, depuis plus de 30 ans ; par exemple, les 7 champs pétroliers qui assurent 90% de la production saoudienne ont plus de 45 ans d'âge en moyenne), et sur le fait que globalement les nouvelles découvertes ne couvrent plus la demande. La croissance apparente des réserves depuis 1973 s'expliquerait principalement par les réévaluations massives opérées par les membres de l'OPEP dans les années 1980, révisions en grande partie artificielles et dictées par des raisons politiques car les réserves sont utilisées pour calculer les quotas de production des pays membres (plus un pays dispose de réserves, plus ses quotas sont élevés) ; de ce fait, la chute des prix, vers 1985, a provoqué un mouvement général de réévaluation des réserves pour compenser les pertes de recettes d'exportation par des hausses de production. Les "vraies" réserves récupérables totales seraient limitées à environ 2 000 milliards de barils : 1 200 de réserves prouvées, 800 de réserves additionnelles "probables" et "possibles".
Les prix sont donc amenés à monter, conformément à la loi de Hotelling sur l'utilisation des ressources naturelles non renouvelables (1931), selon laquelle le prix d'une ressource épuisable, net des coûts d'exploitation, doit croître à un taux égal au taux d'actualisation, taux qui rend stable la valeur actualisée des recettes. Le prix optimal est en effet constitué de deux éléments: le coût de production et le coût d'usage (ce dernier correspondant au sacrifice en termes d'usage futur, par les générations ultérieures, de la consommation actuelle d'une unité de ressource). Hotelling montre que ce prix optimal doit incorporer, sur un marché concurrentiel, une rente qui augmente au cours du temps à un taux égal au taux d'actualisation. Par conséquent, au fur et à mesure que la quantité de ressource diminue, son prix augmente, ce qui favorise l'émergence de ressources de substitution ou la substitution par du capital physique plus économe de la ressource naturelle. Cette "loi" ne nous dit pas comment évolueront les prix à court terme, mais nous indique qu'avec des réserves récupérables totales limitées à 2000 milliards de barils environ et une consommation mondiale actuelle d'environ 35 milliards/an qui croît au rythme de 2% l'an en moyenne, les prix ne devraient (théoriquement) plus durablement revenir en deçà de 20-30 dollars le baril. Les prix très élevés observés depuis 2003 s'expliqueraient par une "prise de conscience" par les marchés de la faiblesse des réserves, et de leur possible surestimation (cf. le scandale Shell en 2004), comme la hausse de 1973 avait validée la prise de conscience de la dépendance au pétrole du Moyen-Orient.
Une réévaluation du montant des réserves ultimes pourrait venir soit de futures découvertes significatives (a), soit d'une augmentation importante du taux d'extraction (b), soit d'une réévaluation future du montant des ressources déjà découvertes (c).
a/ Les futures découvertes sont toujours possibles mais, par définition, les pessimistes n'y croient guère. Ils notent que les entreprises internationales elles-mêmes ne croient pas à des découvertes de gisements significatifs puisqu'elles consacrent, depuis 2002-2003, une part très importante de leurs ressources à des rachats d'actions (en 2004 : 4 milliards d'euros pour Total, 10 milliards de dollars pour Exxon-Mobil…) destinés à soutenir des cours boursiers (qui pourtant se portent déjà très bien spontanément), plutôt que de relancer leurs budgets de R&D.
b/ Le taux d'extraction ne montera jamais jusqu'à 100%, parce qu'un "réservoir" de pétrole n'est pas comme un réservoir d'essence, c'est une pierre poreuse imprégnée d'huile, et si les pores sont très petits et l'huile très visqueuse, il y a une "adversité physique" que la technologie ne peut totalement éliminer.
c/ La réévaluation des ressources physiques décroît avec le temps, parce que avec les années il y a de plus en plus d'informations accessibles sur le potentiel ultime des champs déjà en exploitation.
Par ailleurs, les géologues ont noté une règle que l'extraction de pétrole va très probablement suivre. Il a été observé sur la majorité des bassins pétroliers que la production suit une courbe qui reproduit la courbe des découvertes avec un décalage constant. Comme la courbe représentant les découvertes est plus ou moins en cloche, cela signifie que la production va elle aussi suivre une courbe en cloche. Une conséquence de cette forme générale de la courbe représentant la production est que, comme elle est symétrique, la production atteint un maximum quand la moitié des réserves ultimes sont extraites (c'est le "pic de Hubbard", du nom de l'expert qui a permis de prévoir, grâce à cette méthode, dès les années 1950, la pointe de production des Etats-Unis vers 1970). La production ne peut guère continuer à croître au-delà de ce seuil, alors que la demande mondiale a évolué, sur la période 1990-2005, au rythme de + 2% par an. Les opérateurs pétroliers annoncent, presque unanimement, que la production de pétrole culminera aux alentours de 2020 (2010 pour les plus pessimistes, 2030 pour ceux qui espèrent beaucoup des pétroles non conventionnels et de la hausse des taux de récupération), pour inexorablement décliner ensuite, à cause du montant nécessairement fini de pétrole extractible. Dans cette optique, le progrès technique ne fait qu'accélérer la déplétion, c'est donc un problème et non une solution.
Dans tous les cas de figure, si l'on suit cette école de pensée, il faut s'attendre à des crises et à une volatilité croissante des cours. Selon Pierre-René Bauquis, ancien directeur de la stratégie et de la planification du groupe Total, l'hypothèse d'une forte hausse des prix en monnaie réelle, qui atteindraient d'ici 2010-2015 un niveau d'une centaine de dollars par baril (en dollars de 2003), est la plus probable. Une telle hausse serait nécessaire pour mettre en place des politiques d'économie d'énergie dans le secteur du transport automobile, augmenter sans subventions majeures la part des énergies renouvelables, ainsi que la production de carburants de synthèse, relancer les programmes nucléaires et développer la production d'hydrogène à partir de l'énergie nucléaire. Comme en 1980, les économies d'énergie et les substitutions ralentissant la demande, induites par la montée des prix, permettraient de repousser le déclin des productions. On pourrait alors se trouver en présence, dans la courbe retraçant l'évolution des prix du baril pour les 30 ou 50 ans à venir, d'un "chameau à deux bosses".
Selon les optimistes (par exemple, Morris Adelman et Michael Lynch, du MIT), les thèses précédentes tombent largement dans le piège du "lump-of-output fallacy", qui consiste à envisager un "gâteau" pétrolier fixe. Ils se rassurent en rappelant que les pessimistes ont toujours eu tort. Ce fut le cas à propos du charbon en Angleterre à la fin du XIXème siècle. Ce fut particulièrement le cas du Rapport Meadows, "Halte à la croissance", publié en 1972 pour le Club de Rome et qui prévoyaient un épuisement total du pétrole en 2000. Or, le ratio production sur réserves prouvées est passé de 30 à 50 ans de 1973 à aujourd'hui ! Cela s'explique par le fait a/ que les prix sont le résultat d'une course entre l'épuisement des réserves connues et le progrès technique (et que ce dernier a toujours fait la course en tête), b/ que l'intensité en pétrole de la croissance des pays émergents ne peut que baisser (cf. document 6, supra), c/ que les grands gisements très rentables ont certes été découverts mais que les petits gisements peuvent faire de grandes rivières de pétrole (à condition que les prix soient "raisonnablement" hauts), de plus les réserves obtenues par des techniques de mise en production modernes et par la réévaluation des réserves de gisements anciens coûtent souvent moins cher à exploiter, en particulier au Moyen-Orient, que celles obtenues par exploration, d'où la limitation de cette activité dans des pays offrant pourtant les meilleures perspectives de découvertes, d/ que les compagnies pétrolières n'ont pas intérêt, pour des raisons financières, à découvrir plus de réserves que ne l'exige un horizon de quelques dizaines d'années, et surtout e/ que plusieurs éléments peuvent considérablement agrandir le "gâteau" :
a/ Les huiles lourdes, schistes ou sables bitumineux de l'Orénoque (Venezuela) et d'Athabasca (Canada, Etat de l'Alberta) représentent des volumes fabuleux, les réserves totales sont estimées à ce jour à environ 300 milliards de barils pour chacun de ces deux sites. C'est gigantesque : les réserves mondiales prouvées de pétrole conventionnel ne sont que d'environ 1 200 milliards de barils. En deçà de 30 dollars le baril, la rentabilité de ces huiles visqueuses était encore jugée incertaine il y a 15 ans, mais les opérateurs (Total en tête, opérateur principal sur les deux sites) ont investi massivement, encouragés par la proximité du marché américain et par les perspectives de hausse des taux de récupération (même si ces derniers devraient rester plus bas que ceux du pétrole léger), de sorte qu'aujourd'hui les coûts sont inférieurs à 15 dollars par baril.
Les futurs émirs du pétrole seront donc probablement canadiens et vénézuéliens ; ces pays se situeraient à la deuxième place mondiale ex aequo pour les réserves prouvées si l'on y intégrait les sables bitumineux, avec chacun environ deux tiers des réserves récupérables de l'Arabie saoudite. Mais des considérations environnementales viennent ralentir certains projets (ils exigent une autoconsommation élevée, d'où des émissions importantes de CO2), ce qui vient confirmer que l'avenir du pétrole n'est pas tant compromis par la question des réserves décroissantes que par la question de l'acceptabilité sociale en chute libre des dégradations environnementales.
b/ L'offshore fait l'objet d'une attention toute particulière de la part des majors (Document 10). Selon les experts de Total, 57 milliards de barils, soit 5% des réserves mondiales, reposent à plus de 500 mètres sous la surface de l'eau. Mais l'on n'en est qu'aux débuts de la prospection, surtout pour les "ultra grands fonds". Les golfes du Mexique et de Guinée sont en première ligne, mais aussi les rivages de l'Atlantique. Les perspectives sont excellentes. Espérons que la rente ne restera pas, elle aussi, offshore.
c/ A moyen terme, l'avenir est aux pétroles synthétiques (Document 11), aux divers substituts de l'essence, à condition que les prix du pétrole conventionnel restent aussi élevés que ceux que l'on observe depuis deux ans (de façon à ce que les entreprises soient pleinement incitées à investir) et que les progrès techniques continuent. De nombreux sites pilotes sont mis en œuvre depuis quelques années, en particulier en Chine. Un avantage, considérable, avec ces produits : la question des réserves disparaît de l'horizon.
Tout cela est susceptible de repousser "l'après pétrole" dans un très long terme où, c'est bien connu depuis Keynes, nous serons tous morts. Car admettons même que le pic de production advienne en 2020. En tablant sur une poursuite du trend de baisse de l'intensité en pétrole de la croissance mondiale, il resterait assez d'or noir jusqu'en 2060 au moins, ce qui laisse bien assez de temps pour concevoir et mettre en œuvre une sortie de l'économie fondée sur le pétrole ; d'autant plus qu'il serait naïf de miser sur une production mondiale passant brutalement de 90 milliards de barils/an environ à zéro : extinction des réserves et montée des prix seront des phénomènes graduels, du temps sera laissé aux différents acteurs pour se préparer.
Bibliographie