Stratification sociale et inégalités

5. Egalisation des conditions et démocratie

5.3. L'égalité des conditions et la classe moyenne

Documents associés - Illlustrations

Que reste-t-il des classes sociales ?


Bénéton, Philippe (1997), Les classes sociales, Paris, PUF, coll. ''Que-sais-je", p. 120-123


    Les sociétés occidentales, on l'a déjà noté, sont devenues des sociétés paisibles. Les divergences et les conflits sont institutionnalisés, les règles du jeu acceptées par tous ou à peu près. Pour l'essentiel, la violence et la peur ont disparu de la scène politique et sociale. Dans la France du milieu du XIXe siècle, les "classes dangereuses" suscitaient la peur dans les milieux bourgeois et la crainte de la révolution sociale pesait sur les esprits. "Dans l'entre-deux-guerres, les ouvriers avaient peur du contremaître ou du patron, qui en les débauchant les condamnaient au chômage et à la misère, le fermier et le métayer avaient peur de leur propriétaire qui pouvait les jeter dehors. Les bourgeois ont vécu le Front populaire dans la crainte du grand soir qui bouleverserait les fondements de l'ordre social. Ils ont tremblé pour leur patrimoine et pour eux-mêmes. La Résistance et la Libération ont été dans l'histoire récente les derniers événements patriotiques et révolutionnaires où des Français ont eu physiquement peur d'autres Français. En mai 1968 la violence et la peur ont été brandies sans jamais atteindre l'extrême. La peur est une émotion qui ne sera sans doute plus jamais produite par un rapport social." (H. Mendras)

    Le "grand soir" a disparu de l'horizon. Comme on l'a vu, les partis communistes n'incarnent plus un espoir révolutionnaire et leur déclin semble inexorable. En Allemagne, en Italie, plus tardivement en France, la gauche non communiste s'est détachée du marxisme et a abandonné toute volonté de rupture. Les divisions politiques sont moins radicales, elles se rapprochent du modèle anglo-saxon. L'alternance politique n'est plus porteuse de grandes espérances et de grandes craintes.

    Ces divisions politiques d'autre part se sont diversifiées. A la veille de la Révolution de 1848, Tocqueville voyait se développer au cœur de la société l'antagonisme entre les propriétaires et les non-propriétaires. Les choses ont bien changé. Certes les distinctions sociales ne sont pas sans liens avec les attitudes et les programmes politiques. Dans tous les pays occidentaux, on observe une corrélation entre catégories sociales et choix électoraux mais outre que cette corrélation est, semble-t-il, en voie de diminution, elle n'exprime au mieux qu'une dimension du vote parmi d'autres. La plupart des grands partis occidentaux sont devenus des partis "attrape-tout" (catch-all parties) ou du moins des partis "attrape beaucoup" dont les électeurs se recrutent dans différentes catégories sociales. La politique démocratique n'est pas insensible sans aucun doute aux intérêts mais le jeu en est compliqué et met en présence un grand nombre d'acteurs (les hommes politiques et leurs intérêts, les multiples intérêts organisés).

    Parallèlement, de nouveaux groupes ou mouvements sont apparus qui traduisent de nouveaux clivages et de nouvelles formes de conflits politiques et socio-politiques. Les grandes manifestations de ces trente dernières années ont été bien souvent le fait de protest movements largement indépendants des distinctions de classe : manifestations pour l'égalité raciale aux Etats-Unis, manifestations étudiantes (Berkeley, le quartier latin en 1968), manifestations féministes, manifestations écologiques, manifestations pour ou contre l'avortement outre-Atlantique... Les conflits sociaux de type traditionnel n'ont certes pas cessé mais ils ont pris une forme plus spécialisée, plus "décentralisée" en quelque sorte - lutte de groupes professionnels plutôt que vastes conflits de classes.

    Que reste-t-il alors des classes ? Les classes n'existent jamais que plus ou moins. Il est sûr que pour autant qu'elles subsistent elles existent beaucoup moins qu'au XIX  siècle et au début du XX° où déjà elles étaient loin d'épuiser la réalité des distinctions sociales. En ce sens il n'est guère possible de conclure à une structuration en classes. Ce qui caractérise, semble-t-il, le mode de structuration des sociétés occidentales contemporaines, ce sont l'autonomie revendiquée de l'individu et le jeu d'influences sociales (les idées démocratiques, la représentation du réel que donnent les mass media) qui ignorent les distinctions de classe. Tocqueville avait prophétisé cet individualisme mâtiné de conformisme : chacun entend se suffire à lui-même pour faire comme tout le monde.