Dans ce qui précède, on aura pu déjà repérer des obstacles à ce travail d'entrée dans une culture qu'est l'enseignement ; ces obstacles sont présents dans les représentations que l'on se fait couramment de l'action pédagogique. Pour conclure, on s'attachera à désigner des obstacles liés aux idées dominantes de notre époque.
Depuis le milieu du siècle, on a chargé l'école de beaucoup de finalités qui la dépassent. On lui a demandé d'instaurer par elle même l'égalité républicaine, on l'a chargée de la responsabilité du chômage. Et il est vrai que sur une longue période, la culture acquise au lycée assurait une position sociale. Le progrès culturel a pu ainsi être assimilé à autre chose qu'il se trouvait apporter sans qu'il en fût lui-même la cause. La vraie réponse à apporter aujourd'hui, ce serait de redonner sens en lui-même au progrès culturel. L'urgence est de restaurer dans l'école la primauté des finalités culturelles.
Une seconde source de crise est dans le désintérêt qui s'est répandu dans la société vis-à-vis des grands héritages culturels. Cette idéologie à courte vue qui se répand sous le nom de multiculturalisme développe une véritable dévalorisation voire un mépris du meilleur de nos traditions culturelles. C'est sous l'inspiration d'une telle idéologie que les politiques, plus soucieux de démagogie que de l'intérêt public, s'avancent peu à peu vers l'ultime liquidation du meilleur de la culture scolaire.
Cette décomposition est accélérée par des politiques inconscients de leur responsabilité vis-a-vis de la communauté historique qu'ils prétendent représenter. Depuis qu'on ne peut plus prendre de positions démagogiques à l'égard des problèmes économiques, car ici la sanction est rapide, la passion démagogique des politiques s'est emparée de l'école. Cela dure depuis au moins les années soixante. Comme objet de démagogie, l'école présente un avantage certain. Les effets néfastes de la politique éducative ne se font sentir qu'après coup, assez longtemps après pour que les responsables ne soient plus aux responsabilités. Du coup, les pires erreurs en matière de politique éducative peuvent être commises dans une totale irresponsabilité. De plus, depuis que la gauche a délaissé l'épouvantail du grand satan capitaliste comme responsable des difficultés sociales, elle a inventé l'enseignant bouc émissaire, le petit satan dont le "corporatisme" est responsable de tout ce qui va mal dans l'école. Elle a été poussée clans cette direction par les Diafoirus des sciences de l'éducation qui espéraient ainsi parfaire leur hégémonie idéologique sur le système scolaire.
La société démocratique développe un type humain qu'on pourrait appeler l'individu démocratique. Celui-ci pose la liberté individuelle comme un absolu. Il rejette tout ce qui en lui précèderait sa libre décision individuelle. Il voudrait être l'auteur de tout ce qui le concerne, et même de lui-même. Il conteste tout ce qui le précéderait, d'où le rejet de toute tradition, de toute autorité, de toute contrainte collective. Pour lui, il ne saurait y avoir entre la liberté et autrui qu'une relation d'exclusion, comme si autrui ne pouvait jamais être qu'un pur obstacle à ma liberté. Esquisser ce type de l'individu démocratique, c'est décrire une configuration de caractères jamais pleinement réalisée, mais qui est active dans la culture démocratique. Il est clair qu'une telle idée d'humanité est en contradiction avec toutes les conditions de possibilité de l'éducation. Éduquer, c'est toujours dans un monde déjà là, dans une culture héritée, c'est aussi entrer dans une totalité sociale et historique. Il n'est donc pas étonnant que, dans une démocratie, l'école soit systématiquement en crise. La crise de l'éducation est une donnée permanente, structurelle de la démocratie. Il revient à l'éducation scolaire de reconstituer à chaque époque les conditions culturelles d'une survie de la démocratie, et celles-ci entrent en contradiction avec la tendance lourde de l'individu démocratique. L'école se situe en ce point où la contradiction doit se négocier en compromis entre l'idéal individuel et la nécessaire contrainte collective inhérente à toute société, même démocratique ; "j'examinerai donc l'inscription du fait scolaire dans les institutions et les valeurs démocratiques. L'idée très simple étant qu'une bonne part des tensions et des problèmes de l'école tiennent à sa place très particulière clans notre société, au point d'articulation par excellence problématique entre droits individuels et contrainte collective." Ainsi s'exprime Marcel Gauchet, dans un des écrits les plus remarquables (et les moins lus) de cette fin de siècle, sur l'école.