Ce texte est extrait d'une communication présentée au Centre européen de la culture de Genève, dans le cadre du colloque "Le Portugal et l'Europe : quel dialogue culturel ?", en octobre 1987. Le texte a donc aujourd'hui plus de quinze ans, et précède des événements aussi déterminants que l'effondrement du bloc soviétique. Il demeure cependant juste par bien des aspects et peut être intéressant à relire en ces temps d'élargissement de l'Union à l'Europe de l'Est.
"En dehors de sa connotation géographique, celle des manuels et celle de De Gaulle, personne ne sait très bien ce qu'est l'Europe. L'idée qu'on peut s'en faire n'est pas la même à Londres, à Moscou, à Prague, à Athènes ou à Lisbonne. Pourtant, penser à l'Europe, se référer à l'Europe n'est pas un acte vide de sens. La difficulté réside dans la détermination d'un contenu historico-culturel, économico-politique qui, au-delà du sens géographique, puisse conférer une signification à la réalité que nous nommons Europe. Peut-être ce contenu est-il plus perceptible en négatif, par contraste ou opposition à ce qui n'est pas l'Europe. Mais, là encore, les difficultés ne manqueraient pas si on voulait saisir la réalité européenne sur le fond de ce qui n'est pas européen, le monde asiatique, africain, américain, par exemple. Depuis quelques années, une partie de l'Europe s'est donnée des structures, des règles de comportement communautaire dans l'ordre économique, politique, juridique, et même culturel. Mais personne ne peut se résoudre à réduire le contenu de la réalité “Europe'' à ce que nous appelons l'Europe des Douze. Ce n'est pas seulement Milan Kundera qui se sentirait exclu de sa patrie européenne en tant qu'écrivain tchécoslovaque, mais n'importe quel autre citoyen des pays de l'Est européen. L'Europe ne va pas seulement de l'Atlantique à l'Oural, elle va, surtout, des patries de Camões, de Cervantes, de Dante, de Bède ou de Shakespeare à celles de Mickiewicz, Milosz, Tolstoï ou Pasternak. L'espace culturel européen dépasse et a toujours dépassé l'espace politique, même aux heures les plus noires de l'interminable guerre civile que les Européens se livrent depuis qu'ils existent. C'est en tant que réalité politique que l'Europe est une réalité sans “sujet''. Ou, plutôt, une réalité à double sujet, sous sa forme actuelle. Sur tous les autres plans, c'est une réalité historico-culturelle ou historico-spirituelle, mouvante, complexe, à la fois réelle et virtuelle, unie à d'autres contextes par des liens de nature extrêmement diversifiée – ceux qui la rattachent à l'Amérique ne sont pas les mêmes que ceux qu'elle entretient avec la Chine, le Japon ou l'Afrique –, et c'est à tout cela que nous faisons allusion quand nous nous référons à l'Europe.
Bien que ce soit difficile à dire et à exprimer, dans cette Europe élargie il y a toujours eu une sorte de réalité privilégiée, centrale en quelque sorte, une Europe “plus européenne'', et ce n'est pas un hasard si la première construction européenne tant soit peu consensuelle, celle que nous sommes en train de faire, s'est organisée autour de ce noyau “plus européen'' que les autres parties de l'Europe. Même si les racines et l'âme de cette Europe “nucléaire'' – sans jeu de mots – se trouvent plutôt dans sa partie sud – Grèce et Rome –, c'est l'empire de Charlemagne qui reprend, à l'aube de l'Europe, au sens médiéval dont nous sommes les héritiers, le flambeau européen sous la forme d'une renaissance de l'idée impériale. Disons qu'il y a dans l'ancien espace carolingien et autour de lui une Europe intrinsèquement “plus européenne'' que les autres régions européennes éloignées de ce noyau qui comprend des Français, des Belges, des Hollandais, des Allemands, des Suisses, des Italiens du Nord, ainsi que l'ensemble de peuples que nous englobons dans la “Mitteleuropa''. Par rapport à cette Europe, l'autre, que ce soit l'Irlande, l'Angleterre, la Norvège, la Finlande, la Bulgarie, la Russie, l'Espagne ou le Portugal, s'est vue longtemps comme “périphérique''. L'ordre d'entrée dans la Communauté européenne, les réticences des uns pour s'y associer, et des autres pour accepter les impétrants, dessinent, en gros, l'espace imaginaire où s'inscrit la “distance'' qui sépare chaque pays de ce “noyau dur'' européen. Et quand on nous annonce que la Turquie ou le Maroc voudraient, eux aussi, rejoindre “l'espace européen'', au moins dans une perspective économico-politique, le sentiment d'une certaine “incongruité'' nous fait ressentir le caractère non européen qu'aurait alors une Europe élargie à des espaces et des cultures contre lesquels la réalité européenne s'est forgée. Nous sentons alors que, si l'Europe n'est pas – au moins traditionnellement – une certaine forme historico-spirituelle, une certaine mémoire, pleine de déchirures, de contradictions, toujours à l'œuvre, elle n'est rien. Tout au plus une étiquette commode, militaro-industrielle, économico-politique plus ou moins cohérente. En vérité, l'Europe est tout cela à la fois, un royaume déchiré depuis des siècles, semblable par là à presque tous les espaces historiques non européens, mais avec quelque chose d'unique qui est la conscience de sa propre division, vécue à la fois comme une faiblesse dramatique et une incitation, un rêve, sans cesse repris, de devenir ce qu'elle n'a jamais été, même sous la forme d'Empire romain. C'est-à-dire justement un royaume non divisé, face à l'Asie dans l'Antiquité, à l'Islam plus tard, à chacune des puissances hégémoniques qui, tour à tour, dans son propre espace ont voulu réaliser, à leur profit, ce rêve d'une Europe à vocation universelle."