L'oeuvre de François Perroux sur le site de l'Université du Québec
L'entreprise et l'entrepreneur sont unanimement considérés comme les ressorts fondamentaux du mécanisme de la production, des échanges et de la répartition dans une économie à base de marché. Tous les auteurs qui en ont traité récemment accepteraient – à des nuances près – la formule de W. Sombart selon laquelle entreprise et entrepreneur sont les forces motrices de l'économie capitaliste moderne1. L'action prépondérante de l'entrepreneur dans l'évolution du capitalisme ne vient pas seulement de ce qu'il emploie des méthodes nouvelles de production, niais encore de ce que son rôle à l'égard du consommateur, – contrairement à celui du producteur de l'époque artisanale – est actif et non passif. L'entrepreneur dirige et crée de plus en plus les goûts et les besoins du consommateur. Ces goûts et ces besoins, dans le dernier stade de l'évolution de l'économie de marché, "sont un élément plus déterminé que déterminant de la production"2
Malgré des progrès notables, aucune des principales réponses théoriques ne fait l'unanimité. En utilisant largement les travaux de J. Schumpeter étrangers au présent ouvrage3 , et en les éclairant par les analyses les plus récentes, nous situerons et examinerons dans un esprit critique la réponse que notre auteur donne à cette question fondamentale.
Le terme entreprise est employé aujourd'hui couramment dans des sens divers, non seulement parce qu'on hésite sur le critérium de distinction à retenir, mais encore parce qu'on ne détermine pas clairement le point de vue sous lequel on veut aborder le phénomène.
L'entreprise peut être considérée, au départ, comme une institution, c'est-à-dire comme un ensemble stable et organisé d'éléments et de relations, formé en vue d'accomplir l'œuvre de production.
Ainsi entendue, l'entreprise est définie généralement par les auteurs de langue française en termes tels que la catégorie : entreprise est valable pour tout "système économique": économie familiale, artisanat, capitalisme, ou, du moins, pour plusieurs d'entre eux4 . Mais si, à partir des données positives de l'histoire on dégage les caractéristiques que possèdent en commun une grande exploitation de l'antiquité, une exploitation artisanale du Moyen-Age et une entreprise moderne, par exemple une société par actions, on obtient un résidu si insignifiant qu'on peut se demander s'il ne gêne pas l'explication et la compréhension, au lieu de les faciliter.
Aussi les économistes qui, directement ou indirectement, acceptent certaines des positions maîtresses de l'école historique allemande, définissent-ils l'entreprise dans les limites d'un même système économique5 : le capitalisme. Ils s'exposent à la difficulté contraire de celle qu'éprouvent les auteurs du groupe précédent. Ils ne rendent pas compte des continuités inhérentes au développement de la vie économique . Ils ne proposent pas en conséquence une notion purement économique de l'entreprise, mais la saisissent comme l'élément d'un ensemble technique, juridique, économique, social. Elle est alors une institution qui ne se comprend qu'au milieu d'autres institutions. Elle est indépendante à l'égard de l'État (Sombart) et de l'économie familiale, dont elle s'est progressivement détachée (Sombart, Liefmann). Elle suppose le calcul en capital (Kapitalrechnung) (Weber, Liefmann). Elle implique séparation des facteurs de la production : capital et travail. Elle a pour bases la propriété et le contrat. Elle a pour but le gain en monnaie6 . En faisant état de toutes ces simultanéités historiques, on est conduit à une formule du type de celle-ci :
L'entreprise est une organisation de la production dans laquelle on combine les prix des divers facteurs de la production, apportés par des agents distincts du propritaire de l'entreprise, en vue de vendre un bien ou des services sur le marché, pour obtenir par différence entre deux prix (prix de revient et prix de vente), le plus grand gain monétaire."7 . […]
On reste au contact des interprétations précédentes en considérant l'entreprise comme un ensemble de fonctions exercées par un organisme unitaire et vivant (Hobson, Othmar Spann)8 . Les principales d'entre elles sont : la coordination des facteurs de la production, leur combinaison dans des proportions déterminées, l'exécution matérielle d'une telle combinaison par une organisation permanente, enfin l'adaptation de l'offre du produit obtenu à la demande. En pénétrant plus encore la réalité concrète, on aboutirait à la distinction des fonctions spéciales de l'entrepreneur dans l'administration de l'entreprise9. En poussant la description et en l'alliant dans une proportion variable avec des vues normatives, on met au jour les fonctions sociales de l'entrepreneur 10 .
Que ces diverses fonctions soient assumées par des organismes relativement indépendants et non exercées consciemment et suivant un plan prémédité par des centres administratifs, c'est ce qui permet de distinguer l'économie d'entreprise en vue du profit, de l'économie "planifiée"en vue de la satisfaction du besoin11 .
Les fonctions qui viennent d'être énumérées et qui se rattachent à un même organisme, l'entreprise, peuvent être exercées par un agent économique concret ou par plusieurs. Les transformations du milieu jointes aux progrès de l'analyse ont incité les économistes à décanter progressivement leurs vues théoriques. Sous le nom de "merchant", Locke a donné une description superficielle, mais point radicalement incorrecte ni pour son temps, ni pour le nôtre, de l'entrepreneur12 . Les classiques ont brossé le portrait du "master", du donneur de travail, mettant au jour, sous la pression des faits, cette relation de dépendance entre Arbeitnehmer et Arbeitgeber qui peut être considérée comme une préfiguration ou plus exactement comme une amorce des théories socialistes de l'exploitation13 . Quoique l'on ait exagéré cette confusion14 , les classiques anglais et surtout Ricardo et ses successeurs jusqu'à J. S. Mill15 présentent la détention du capital et l'exercice du rôle d'entrepreneur comme inséparables16 .
Ce fut le mérite de J. B. Say en France et de Hermann en Allemagne17 d'avoir dénoué cette conjonction erronée et d'avoir attribué comme fonction essentielle à l'entrepreneur le travail d'organisation. Mais le terme organisation, comme le mot anglais "management", couvre des éléments multiples et hétérogènes. Les analyses du libéralisme continental, qui accusaient un progrès sensible, étaient loin de jeter sur le phénomène examiné la clarté désirable.
L'évolution ultérieure de l'économie capitaliste a fait une fois de plus "glisser"le problème et a contraint à préciser les investigations. La technique de la grande entreprise contemporaine, tout en vérifiant les distinctions de l'école française, en a imposé de nouvelles : elle a rénové le problème de la définition de l'entrepreneur.
La société par actions a non seulement accentué la scission18 entre capital d'une part, organisation et direction d'autre part, elle a encore fait apercevoir qu'il y a une véritable opposition entre le capitaliste et le ou les individus qui assument les risques de l'entreprise19 . La société par actions, tant par les spécialisations qu'elle suscite que par les antagonismes qu'elle révèle, étaye donc d'arguments nouveaux et éclatants la distinction du capitaliste et de l'entrepreneur. […]
Dans tous les domaines de l'activité sociale, le chef a un rôle particulier (Führerschaft)20 . Les individus qui le remplissent sont qualifiés moins par leur valeur proprement intellectuelle que par des aptitudes affirmées pour l'action. Elles se ramènent à l'initiative et à la volonté. On ne faciliterait pas la compréhension de ce phénomène social en parlant ici de travail : car il s'agit précisément d'un travail qui n'est assimilable à aucun autre21 . Le chef "n'est pas simplement un camarade plus habile ou une sorte de contremaître"22 . Il agit par voie d'autorité ou d'influence.
La fonction de chef n'a de sens que dans la mesure où une activité sociale doit se dérouler hors des chemins battus et comporte quelque nouveauté. Le chef à l'état pur n'est incorporé dans aucun individu concret : la fonction de chef est accompagnée d'autres activités ou "colorée" par d'autres caractéristiques sociales dont il faut, dans chaque cas, la distinguer par voie d'analyse. "Si l'activité d'une armée en campagne était faite de routine, si elle ne supposait pas la conception et la réalisation de décisions toujours nouvelles ; si un corps politique n'était jamais aux prises avec des difficultés inédites, s'il bornait son effort à répéter le passé23 une "administration" dans les deux cas resterait nécessaire, mais il n'y aurait pas place pour des "chefs"militaires ou politiques".
De cette notion de Führerschaft transposée du social dans l'économique, dérive la notion d'entreprise et d'entrepreneur. L'entreprise est l'acte de réaliser, l'entrepreneur l'agent qui réalise des combinaisons nouvelles de facteurs de la production.
Tous les cas concrets désignés par là se rangent sous cinq catégories :
Si par cette énumération on sait assez exactement ce qu'il faut comprendre par combinaison nouvelle, on peut se demander ce que J. Schumpeter entend par la "réalisation" de telles combinaisons. L'entrepreneur, pour lui, n'est pas l'inventeur qui fait une découverte, mais l'individu qui saura l'introduire dans l'industrie. Ce n'est pas Denis Papin ou Watt, mais Boulton, qui a donné la victoire, dans l'ordre industriel, à l'idée de Watt et a fondé la fabrication des machines anglaises. La fonction spécifique de l'entrepreneur consiste donc à vaincre une série de résistances. Des résistances d'ordre objectif qui tiennent à la nature même de l'œuvre entreprise. Quand on réalise une combinaison nouvelle, commerciale ou industrielle, les prévisions sont moins parfaites, la marge d'approximation est plus large que lorsqu'on ne sort pas des chemins battus. Le temps et l'habitude créent un automatisme économique que l'entrepreneur doit rompre. Des résistances d'ordre subjectif ensuite. L'entrepreneur doit faire effort pour s'évader hors de l'accoutumé. L'habitude dispense de penser : elle a la vie même pour complice. Des résistances d'ordre social enfin, car cette combinaison que l'entrepreneur lui-même a eu peine à former, il éprouvera encore beaucoup plus de difficultés à la faire accepter de ses collaborateurs et des consommateurs, sans même parler des réactions trop naturelles des concurrents menacés par la nouveauté. La société s'efforce d'éliminer tout non-conformisme. Toutes ces résistances peuvent être étudiées avec un fort grossissement aux origines du capitalisme ; moins apparentes, elles subsistent aujourd'hui.
Plongeant dans la réalité sociologique, cette notion d'entreprise et d'entrepreneur, on le voit, permet de construire théoriquement toute l'"évolution"par opposition au "circuit". Celui-ci est habitude, automatisme. Celle-là est innovation, émancipation de la tyrannie du "tout-fait"; . Vue éminemment suggestive si toutes ses conséquences ne sont point également valables, et qui rejoint la conception de Weber selon laquelle la société ne vit que par un effort de création continue.
1. Giovanni Demaria, Studi sull'attività dell'imprenditore moderno. Rivista internazionale di scienze sociali e discipline ausiliarie, avril 1929, p. 39 et s. ; E. Schwiedland, Zur Soziologie des Unternehmers, Hirschfeld. Leipzig, 1933,pP. 3. Les entrepreneurs sont les "créateurs et constructeurs" de l'économie contemporaine. Cf. pour la distinction entre Wirtschafter et Unternehmer, Hans Mayer Untersuchung zu dem Grundgesetz der wirtschaftlichen Wertrechnung, Zeitschrift fur Volkswirtschaft und Sozialpolitik N. F., 2 Band., pp. 1 et sq. - On trouvera des indications intéressantes dans le travail de Johannes Gerhardt, Wirtschaftsführung, Grenzen eimer Wirtschaftsdemokratie, Tübingen, 1930.
2. G. Demaria, article cité, p. 42. L'auteur, p. 41 en note, Cite un exemple très typique non seulement pour le marché italien, mais pour les principale nations du monde : celui des appareils de radio. Dans ce cas, de toute évidence la demande a été créée par l'entrepreneur moderne.
3. Notamment le grand article : Unternehmer, Handwörterbuck der Staatswissenschaften. Iéna, 1928, Band VIII; désormais cité : Schumpeter, Unternehmer.
4. Truchy, Cours, Sirey, 1929, p. 147 : "toute organisation dont l'objet est de pourvoir à la production ou à l'échange, ou à la circulation des biens ou des services... l'unité économique dans laquelle sont groupés les facteurs humains et matériels de l'activité économique. P. Reboud, Précis, Dalloz, 1932, P- 185 : "L'entreprise est une organisation de la production des biens ou des services destinés à être vendus dans l'espoir de réaliser des bénéfices". Cet auteur note expressément qu'un artisan, qu'un paysan propriétaire qui fournit seul tous les facteurs de la production dont il a besoin, est un entrepreneur. Landry dans son Manuel d'Économique donne lui aussi une définition très large de l'entreprise et parle d'entreprise patronale et d'entreprise coopérative.
5. J. Schumpeter, Unternehmer, le dit très bien :"Le commerçant du XIe siècle qui a introduit en Angleterre de la soie, des joailleries ou d'autres marchandises, ne se distingue d'un commerçant contemporain ou d'un commerçant du temps de Tacite ni par un mode de pensée différent sur le plan économique, ni par une autre conception du profit, ni par l'emploi de principes vraiment différents, mais parce que le milieu dans lequel il se trouve placé, et par conséquent les réactions qui lui sont imposées, sont différents."
6. Abstraction faite de la question de savoir si c'est l'entreprise qui a suscité et répandu l'esprit capitaliste de gain ou si tout un milieu social imprégné de cet esprit a crée son organe : l'entreprise. Schumpeter, Unternehmer, pose la question et semble pencher pour la seconde alternative.
7. Sociétés d'économie mixte et système capitaliste. Revue d'Économie Politique, 1933, p. 1279.
8. Gaëtan Pirou, L'utilité marginale, édition citée, p. 267.
9. Cf. en France les travaux de Fayolle, les développements intéressants contenus dans l'ouvrage de Pawlewsky, Le rôle du chef d'entreprise dans la grande industrie. Paris, 1924, et les analyses du professeur François Simiand dans le premier volume de son Cours d'Économie Politique professé au Conservatoire des Arts et Métiers (Paris, éditions Domast et Monchrestien).
10. Fonctions que l'entrepreneur concret joue en fait souvent de gré ou de force. Quel que soit l'intérêt que présente le travail cité du professeur Schwiedland, il n'est pas exempt sous ce rapport de toute tendance apologétique; cf. surtout pp. 13 a 19.
11. J. Schumpeter (Unternehmer) a bien mis en lumière le caractère purement relatif de cette opposition. jamais, même à la belle époque de pur libéralisme, l'entreprise privée de type capitaliste n'a occupé l'ensemble de la sphère économique. De plus, l'entreprise de ce type satisfait les besoins, mais ne fonctionne pas directement et immédiatement en vue de cette satisfaction.
12. J. Schumpeter, Unternehmer : Développement de l'analyse scientifique touchant le sujet de l'entreprise.
13. Sociologiquement, cette notion de dépendance est fondamentale. C'est elle que l'on doit invoquer aujourd'hui pour définir le domaine du droit du travail (Hueck und Nipperdey, Arbeitsrecht; W. Kaskel, Arbeitsrecht), celui du contrat de travail (Capitant et Cuche, Précis de législation industrielle ; chapitre consacré par M. Rouast au contrat de travail dans la grand traité publié sous la direction du Professeur Ripert). En matière d'accidents du travail, la même notion est de plus en plus la base de la jurisprudence extensive des tribunaux français (Rouast, même référence).
14. Cf. F. Perroux, Le problème du profit. Lyon, 1926, p. 47 et s. ; J. Schumpeter admet aussi (Unternehmer) qu'Adam Smith s'est parfaitement rendu compte de l'existence et de l'importance de la classe des capitalistes qui n'exercent pas des fonctions d'entreprise. Quand on serre de près les textes, on voit qu'il fait une différence entre l'individu qui investit son capital dans une affaire et par là le soumet à l'aléa de la production, et celui qui se borne à prêter son capital en stipulant le remboursement et le versement d'arrérages fixes. Mais il n'attribue pas expressément la qualité et le titre d'entrepreneur au premier.
15. J. Schumpeter, Unternehmer.
16. On sait la part que l'observation du milieu a dans cette confusion. Au début de l'industrialisme, ce qui frappait l'attention c'étaient les grandes inventions. On découvrait alors les techniques de la production moderne. L'essentiel était de les mettre rapidement en oeuvre beaucoup plus que d'abaisser méthodiquement le prix de revient. Or, beaucoup de ces inventions ont été faites par des artisans ou par des travailleurs manuels qui, le plus souvent, n'exploitèrent pas eux-mêmes leurs découvertes. Aussi les classiques anglais insistent-ils sur la division du travail, conséquence du machinisme, œuvre indirecte de l'inventeur beaucoup plus que sur l'organisation des hommes et des choses et sur l'ajustement des prix, qui sont du ressort du manufacturier.
De plus, les capitaux n'étaient ni aussi abondants ni aussi « fluides » que par la suite. Les instituts et les titres de crédit étaient imparfaits et peu spécialisés. Il était donc malaisé à un individu qui ne possédait pas lui-même de capitaux de réunir les sommes nécessaires pour fonder une manufacture. Les premiers manufacturiers sont, d'ordinaire, des propriétaires importants. Aussi comprend-on que la détention d'un capital soit apparue aux classiques anglais comme un signe d'aptitude aux affaires, une sorte de vocation à l'entreprise
17. J. Schumpeter, Unternehmer, même référence.
18. Robert S. Brookings, lndustrial ownership. New-York, 1925.
19. Le capitaliste est avantagé par l'argent cher, par un taux d'intérêt élevé. La personne qui assume les risques de l'entreprise a avantage à ce que le loyer de l'argent soit aussi bas que possible; 2˚ le capitaliste prêteur qui n'est que cela, qui par conséquent a des revenus fixes, est atteint comme consommateur par le renchérissement du produit. En revanche, les personnes qui assument les risques et en contre-partie perçoivent les profits de l'entreprise, sont avantagées par une hausse du prix du produit.
20. J. Schumpeter, Unternehmer.
21. Nous touchons à l'un des points fondamentaux de l'analyse.
22. J. Schumpeter, Unternehmer.
23. J. Schumpeter, Unternehmer; j'ai traduit librement dans la forme, mais en respectant scrupuleusement le sens.