Si Tocqueville semble n'avoir jamais épousé la cause de la régionalisation, à la différence de ses contemporains légitimistes, son œuvre est restée la référence privilégiée de la pensée décentralisatrice française. L'observateur de la démocratie en Amérique demeure, aujourd'hui encore, l'auteur du plaidoyer le plus complet et le plus profond en faveur des libertés locales. En un temps où l'administration intérieure de la France est l'objet des importantes réformes décentralisatrices engagées depuis le début du premier septennat de François Mitterrand, cet aspect de la pensée tocquevillienne est plus que jamais d'actualité.
Il est certes bien connu; et il nous suffira d'en rappeler d'abord les points essentiels.
La centralisation dans l'œuvre de Tocqueville est l'autre nom, redoutable, de la démocratie; elle est la manifestation de sa tendance la plus funeste, qui la pousse à accroître sans cesse la sphère du pouvoir étatique, au détriment tant des pouvoirs secondaires que de l'indépendance individuelle. Le même mot définit simultanément l'étatisme, fatal aux libertés, et la promotion du pouvoir central privant de toute leur subsistance des collectivités territoriales anémiées. Dans une lettre à Reeve, Tocqueville, en deux phrases, résume toute sa pensée: "Le grand péril des âges démocratiques, soyez-en sûr, c'est la destruction ou l'affaiblissement excessif des parties du corps social en faveur du tout. Tout ce qui relève aujourd'hui l'idée de l'individu est sain." Deux voies paraissent alors ouvertes: ou bien interdire à l'État qu'il pousse ses tentacules là où l'individu doit rester le maître; ou appeler les citoyens à diriger les affaires collectives qui sont à leur portée, et opposer ainsi à la dynamique conquérante de l'État la détermination de collectivités puissantes.
Cette seconde voie est la méthode américaine : le domaine des interventions du pouvoir social n'y est pas circonscrit, mais la décentralisation administrative s'y trouve très largement consacrée, pour le plus grand bénéfice de la société américaine qui en retire un triple avantage.
D'abord, les libertés locales, communales surtout, assurent l'exercice régulier de la liberté politique. Elles offrent aux citoyens le moyen d'être pleinement souverains. C'est vrai surtout en Nouvelle Angleterre, puisque là, c'est sans l'entremise de représentants qu'ils président à la conduite des intérêts qui les touchent de plus près. Si ailleurs, la vitalité de la démocratie communale est moindre, il demeure que l'existence d'une administration "prodigieusement décentralisée" &permet à la nation américaine d'être républicaine, puisque la République, "c'est l'action lente et tranquille de la société sur elle-même".
En même temps qu'elle autorise l'effectivité des libertés du citoyen, la décentralisation est encore le gage de la pérennité de la liberté tout entière. Dans la mesure où la pratique des responsabilités la fait chérir à ceux qui les assument et diffuse dans tout le corps social l'esprit de liberté. Tel est le sens d'une phrase les plus célèbres de La Démocratie en Amérique: Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science: elles la mettent à la portée du peuple"." Dans la mesure encore où les pouvoirs locaux, constituant "autant d'écueils cachés qui retardent ou divisent le flot de la volonté populaire", ils font office de contre-pouvoirs propres à s'opposer au despotisme de la majorité et à l'absolutisme tendanciel du pouvoir. Dans les temps démocratiques, quand le pouvoir se fait masse, le salut ne peut procéder de résistances purement individuelles, comme dans les sociétés aristocratiques; il implique qu'existent des coalitions; à cet égard, les collectivités locales jouent un rôle analogue à celui des associations.
Le corps social, enfin, doit à la démocratie locale l'activité dans l'ordre, l'animation dans la paix. Grâce à elle, l'effervescence des entreprises n'est pas désordre, la liberté n'est pas anarchie. Car, en éparpillant les responsabilités, en organisant la collaboration, elle enseigne la nécessité et la grandeur de la vie en commun; elle inculque le sentiment de sociabilité et de solidarité que l'individualisme inhérent à la démocratie risque d'anéantir. Par l'apprentissage des contraintes du réel qu'elle assure à tous, elle diffuse le sens du possible et détourne les esprits des divagations fumeuses et des utopies perturbatrices. En contribuant à rendre plus solidaire une nation, dotée par leur existence même du même esprit, mue par un patriotisme profond, tout en favorisant l'action et le mouvement, les libertés locales concourent au maintien de l'ordre établi et à l'épanouissement de la prospérité économique.
Tout n'est certes pas inédit dans ce répertoire des vertus décentralisatrices. C'est au courant du libéralisme aristocratique -celui de Fénelon, Saint-Simon, Boulainvilliers, Montesquieu - qu'appartient cette appréciation des institutions locales comme des digues où viennent se briser les assauts liberticides de l'ennemi campé dans les instances centrales. L'idée d'une participation civique aux fonctions administratives, bénéfique pour la cohésion et la vitalité nationales, était déjà mise en avant par les physiocrates. Chez ces derniers, les libertés locales présentaient le mérite d'être des écoles de réalisme et de patriotisme. Du courant démocratique enfin, qui s'épanouit aux alentours de 1789 et que font revivre les contemporains républicains de Tocqueville, relève la conception d'une liberté humaine impliquant la participation de tous aux affaires. Lorsqu'il rédigeait La Démocratie en Amérique, Tocqueville avait-il déjà lu les œuvres des représentants de chacune de ces familles de pensée ? Peu importe au fond; qu'il s'inspire d'eux ou qu'il redécouvre ce que d'autres avant lui avaient pensé, sous sa plume tout paraît neuf.