Sources et limites de la croissance

2. Les sources préalables à la croissance

2.1. L'environnement socio-culturel

Documents associés - Textes de référence

Pourquoi des riches ? pourquoi des pauvres ?


Belmessous, Hacène (2000), Entretien avec David S. Landes, (4 mai), Réforme, coll. ''n 2873"


Hacène Belmessous : Vous avez écrit un livre ambitieux pour nous donner à comprendre pourquoi certains pays sont riches et d'autres pauvres. Pensez-vous que l'histoire économique puisse expliquer à elle seule ce postulat ?

 


David S. Landes : Pour analyser la richesse et la pauvreté des Etats, la prise en compte des facteurs économiques est indispensable. Sur le plan géopolitique, il importe de répondre à des questions macro-économiques et de se demander où se situent, par exemple, les pays par rapport au marché global, quelle est leur part dans les échanges commerciaux, etc. Dans mes recherches, j'ai voulu aussi souligner l'importance de la géographie physique, une donnée que beaucoup d'économistes anglo-saxons, mais aussi français, ont tendance à négliger aujourd'hui. Or, que révèle cette matière ? Elle nous dit que la nature a été inégale, favorisant certains Etats, en dédaignant d'autres. Autre point capital, selon moi, pour comprendre la richesse et la pauvreté des nations : l'importance de la question culturelle. Parce qu'elle est la somme des valeurs qui déterminent les rapports entre les individus et entre les sociétés, elle influe sur tous nos comportements, y compris ceux qui ont trait à nos méthodes économiques. Mes collègues économistes n'aiment pas ce genre d'explication. Il est vrai que la culture n'est pas mesurable comme l'est un taux de change ou un taux de croissance…

 

Tout de même, évoquer les inégalités entre nations riches et nations pauvres est une tâche difficile, car les arguments explicatifs divergent selon que vous soyez tiers-mondiste ou eurocentriste. Comment faire pour avoir une attitude objective dans ce débat ?

 


Je réfute l'idée d'objectivité dans ce contexte. Ce qui est inégal dans nos sociétés, c'est la possibilité de travailler rapidement, intensément et de vivre en bonne santé. Observez la question des maladies. Il y a, à travers le monde, des pays qui sont beaucoup plus sensibles aux attaques pathogènes que d'autres. Dans les pays du Nord, nous avons la chance de vivre sous des climats tempérés où l'hiver tue un grand nombre d'ennemis de l'espèce humaine. Regardez les dégâts faits par un certain nombre de virus dans les pays du Sud. Après avoir été laminés durant de longues années par la malaria, on avait cru qu'ils avaient réussi à anéantir cette dernière. Or, elle est revenue plus forte que jamais, car les quelques pathogènes qui avaient réussi à échapper à leur éradication sont désormais plus résistants.
Pour les populations au seuil de la pauvreté et qui subviennent tout juste à leurs besoins, les conséquences peuvent être meurtrières. L'Afrique, en particulier, mène un dur combat contre ces handicaps et, bien que d'importants progrès aient été réalisés, la morbidité demeure élevée, les besoins alimentaires sont imparfaitement satisfaits, les famines succèdent aux famines, et la productivité reste basse. Alors que jadis elle nourrissait sa population, elle en est incapable aujourd'hui. Est-ce être eurocentriste que de faire cette remarque ? Je ne le crois pas. Le climat a une influence sur les capacités économiques d'un pays. Cependant, ce serait une erreur de considérer la géographie comme une fatalité. Il est possible d'en réduire scientifiquement les effets.

 

L'une des thèses qui sous-tend votre livre est le déterminisme culturel. En quoi la culture est-elle plus opérante dans le développement d'un Etat que sa politique économique ? Et peut-on quantifier la dimension culturelle ?

 


Grâce à des substituts qui donnent des indices de performance, il devient possible de quantifier les effets de la culture. Le pourcentage d'hommes et de femmes instruits dans une société est un de ces indices. Apparemment, il devrait être le même partout. Or, dans certains pays, ce taux diffère selon les sexes, influant en conséquence sur la qualité des rapports sociaux. Beaucoup de critiques m'ont accusé de discrimination à l'égard des sociétés musulmanes du Moyen-Orient. Je ne suis pas d'accord. Prenons l'exemple des Japonais. Longtemps, ils ont traité leurs femmes de manière impitoyable. Ils ont changé. Sur une période de vingt à trente ans, ils ont mieux équilibré les rapports entre les hommes et les femmes. Cela leur a-t-il permis de devenir la seconde puissance économique du monde ? En tout cas, cela les a aidé à le devenir.

 

Cet argument culturel est-il aussi décisif que vous le prétendez ?

 


Oui, car la culture fait la différence. Je crois d'ailleurs qu'il aurait été possible de prévoir la réussite économique du Japon et de l'Allemagne après la guerre, en prenant en compte le facteur culturel. Mais il est plus facile pour un gouvernement de dicter des taux d'intérêt ou de change, des objets que vous pouvez changer ou manipuler à votre guise, que de modifier des comportements culturels. Et quand les conduites évoluent, c'est peu perceptible. Or, en ce moment, tout le monde est impatient, car tous veulent devenir riches. Et vite.

 

Abordons la question des religions, dont vous dites qu'elles ont eu un effet sur le développement économique…

 


Il ne faut jamais oublier que la religion est un aspect de notre culture. Prenez l'exemple de l'islam. Nul ne peut comprendre les résultats économiques des nations musulmanes sans s'intéresser à l'islam comme foi et culture. En général, le meilleur indicateur du potentiel de croissance et de développement d'une nation est le statut et le rôle des femmes. Aujourd'hui, c'est le handicap le plus sérieux des sociétés musulmanes du Moyen-Orient, le défaut majeur qui leur interdit l'accès à la modernité. Car tenir les femmes à l'écart, c'est priver un pays de main-d'œuvre et de talents et, plus grave, c'est aussi saper le désir de réussite des garçons et des hommes. Je veux souligner ici l'effet néfaste sur les hommes qui, gâtés dès leur enfance et traités comme des princes, n'ont pas besoin de se prouver.
Comme l'islam, le catholicisme a longtemps été un frein au développement économique. La mésaventure de Galilée est dans toutes les mémoires. Au lieu de relever le défi de la science, les pays catholiques, l'Espagne et le Portugal en tête, les Etats les plus puissants de la planète au XVIe siècle, avaient préféré la clôture et la censure. Seulement, la désertion des églises et le refus des hommes de suivre ses préceptes à la lettre ont poussé le catholicisme à changer. A terme, je crois que l'islam suivra l'exemple catholique.

 

Finalement, à vous lire, le protestantisme aura été un allié objectif du libéralisme…

 


Je le crois. Les archives montrent que les marchands et les fabricants protestants ont joué un rôle moteur dans le commerce, la banque et l'industrie. En outre, le protestantisme généralisa parmi ses adeptes l'avènement d'un type nouveau d'homme : rationnel, méthodique, travailleur et productif. A l'avantage du nord de l'Europe sur le Sud, je dois ajouter que la Réforme a changé les règles, puisqu'elle a donné une forte impulsion à l'alphabétisation, engendré mouvements de dissension et hérésie, et encouragé scepticisme et refus de l'autorité : des attitudes inscrites au cœur de l'entreprise scientifique.

  David S. Landes (2000), Richesse et pauvreté des nations, Paris, Albin Michel, 758 p.