Si l'on dit du développement qu'il est un processus menant d'un état moins développé à un état plus développé, le développement économique implique l'idée d'une économie "moins développée" ou peut-être "sous-développée". Or, cette dernière expression vaut pour au moins trois sortes de situations différentes
a. Là où il existe des ressources productives sous-développées attendant d'être effectivement utilisées ;
b. Là où la population est pauvre par rapport à d'autres pays ou peut-être par rapport aux besoins physiologiques et principalement alimentaires ;
c. Enfin là où la population est atteinte du "mal malthusien" qui veut que toute augmentation de la production totale ayant tendance à être plus que compensée par une augmentation de la population, le niveau de vie ne peut s'élever.
On peut concevoir plusieurs combinaisons de ces trois situations. Si l'on pose les symboles logiques habituels a', b' et c' pour la non-existence des situations a, b et c, nous avons cinq combinaisons possibles : a b' c'; a b c'; a b c; a' b c' et a' b c. On écarte les trois dernières combinaisons : a b' c et a' b' c, parce que les troubles malthusiens supposent l'état de pauvreté et ne peuvent donc se présenter en son absence; a' b' c', qui indique qu'il n'existe, aucune des situations de sous-développement économique.
L'état le plus souhaitable est celui où les ressources d'une économie sont sous-développées avec absence de pauvreté. Il y a alors de bonnes chances pour qu'un développement se produise et puisque l'absence de pauvreté signifie que la population peut épargner si elle le veut, il est probable que le développement sera à la longue réalisé. Quelle faveur d'être à la fois riche et sous-développé ! En ce sens, les États-Unis, si paradoxal que cela puisse sembler, sont un pays sous-développé parce qu'il s'y trouve plus de ressources sous-développées en termes absolus et par rapport à sa population que dans la plupart des pays dont on peut dire que le développement est atteint ou en voie de l'être. Selon la terminologie adoptée par les Nations Unies, des pays riches ne peuvent être sous-développés car "sous-développement" constitue un euphémisme utilisé à la place de "pauvreté".
Lorsqu'il existe des ressources sous-développées dans un pays dont la population est pauvre sans être atteint des troubles malthusiens (a b c'), les programmes de développement économique sont prometteurs. Des subventions ou prêts et des investissements venant de l'extérieur peuvent produire de bons résultats là où la capacité interne à épargner est au départ nulle ou réduite. Cela ne veut pas nécessairement dire que l'efficacité marginale du capital, lorsque le taux d'investissement s'élève, sera plus grande dans les pays pauvres que dans lés pays riches aux ressources sous-développées ; mais la productivité du travail peut être sensiblement augmentée, ce qui est sans doute plus important pour les pays pauvres que pour les pays riches.
Les perspectives ne sont guère favorables là où la pauvreté se combine avec des troubles malthusiens, même s'il existe des ressources sou-développées (a b c ) donnant lieu à un développement intensif. Peut-on d'ailleurs parler de "développement économique" à propos du développement des ressources sous-développées, lorsque le revenu moyen ne peut être réellement amélioré en raison d'une hausse du taux des naissances et de survie et du gonflement de population qui en résulte ? Car la pauvreté n'en sera pas diminuée et, si le niveau de vie relatif mesure l'état de "sous-développement", aucun progrès ne sera réalisé par un programme de développement qui ne peut réduire les pressions malthusiennes.
Il paraît difficile de promouvoir le développement dans un pays pauvre, sans ressources sous-développées, même en l'absence de troubles malthusiens (a' b c'). On peut toujours améliorer la productivité des terres et du travail en augmentant l'équipement, mais les perspectives de développement sont limitées si chaque pouce de terrain et chaque élément constituant la force de travail sont déjà employés et s'il n'existe ni réserves minières inexploitées ni ressources hydrauliques. La seule forme d'investissement concevable dans une économie de ce type est "d'intensifier le capital" comme on l'a dit parfois, de manière assez paradoxale, c'est-à-dire d'utiliser de manière plus intensive le travail et la terre par l'emploi de capital supplémentaire. A considérer le monde dans son ensemble, cela paraîtra un peu du gaspillage, compte tenu des occasions et des lieux où des ressources oisives attendent que des montants suffisants de capital disponible viennent les mettre en valeur.
La pire des situations est celle d'un pays sans ressources sous-développées, et connaissant à la fois une grande pauvreté et les troubles malthusiens qui empêchent toute amélioration (a' b c). Cette situation comporte d'ailleurs un paradoxe, en ce sens que la présence de pressions malthusiennes signifie qu'il existe des "ressources en main-d'œuvre" sous-développées. Mais nous n'essayerons pas de voir si cette offre virtuelle de travail rend le développement du pays plus ou moins illusoire.
Le paradoxe fondamental de la définition d'un "pays sous-développé" vient de ce qu'elle ne s'applique pas aux économies dont les "potentialités de développement" sont les plus grandes, mais principalement aux économies dont on ne dirait pas qu'elles sont vraiment sous-développées dans un monde ne faisant pas obstacle, par des barrières politiques ou autres, aux mouvements de biens, de capitaux et de population.