Le transfert de production de faisceaux de câblage automobile en Lituanie

Points de vue macroéconomiques sur les délocalisations


Giraud, Pierre-Noël (1995), extraits de l'article « Délocalisations, emploi et inégalités »,L'Etat du monde, Annuaire économique et géopolitique mondial, Paris, La Découverte


Il ne sert à rien de reprocher aux entreprises de délocaliser des emplois…

Il faut distinguer, dans l'économie mondiale contemporaine, deux logiques distinctes : celle des firmes et celle des États. Si les capitaux et les biens et services circulent de plus en plus librement et à coût décroissant, il est dans la logique des firmes de localiser leurs différentes activités au sein des territoires où il est le plus rentable pour elles de le faire. Dès l'instant où certaines s'engagent dans ce type de mouvement et y trouvent un avantage compétitif, les autres sont obligées de suivre, sauf à disparaître.

Les délocalisations ne sont donc qu'une manifestation du libre-échange avec les pays à bas salaires. La vraie question est dès lors celle de la compétition opposant pays industrialisés et pays à bas salaires. Cette question relève des États. En effet leur logique, dans le domaine économique, est de créer les conditions de la prospérité matérielle au sein des territoires où s'exerce leur souveraineté. Il leur revient donc d'apprécier si - et à quelles conditions – le libre-échange contribue à cette prospérité et à agir en conséquence.

…Alors que les coûts salariaux restent très différents…

Les coûts salariaux totaux (charges comprises) dans l'industrie des différents pays en développement qui produisent et exportent de manière croissante des biens manufacturés, mais aussi des services, varient de 2% ou 3% (Vietnam, Madagascar) à 40% de ceux des pays riches d'Europe. La Chine se situe entre 3% et 16% selon les estimations, l'Inde autour de 5%. Avec l'effondrement du socialisme, il existe désormais aux portes de l'Union Européenne des réservoirs de travail qualifié dont les coûts n'atteignent que 5% (Roumanie) à 20% (Pologne, Hongrie) de ceux de l'Allemagne. Par contre, les plus anciens des "nouveaux pays industrialisés" (NPI), tels Taiwan, Singapour ou la Corée, ont désormais pratiquement rattrapé les coûts du Portugal ou de la Grèce.

Un théorème économique


... Divisons la population active des pays industrialisés en trois catégories :

1) Les "compétitifs". Ils possèdent les savoirs et les savoir-faire qui permettent aux pays industrialisés d'être toujours capables de produire des biens et services que les PBSCT [Pays à Bas Salaires mais à bonne Capacité Technologique] ne peuvent imiter.

2) Les "exposés". Ils sont directement en compétition avec les salariés, de l'ouvrier à l'informaticien, des PBSCT.

3) Les "protégés". Ils produisent ceux des biens et services qui, par nature, ne peuvent pas voyager.


Remarquons que cette typologie n'est pas fondée sur la nature des emplois, mais sur leur situation de compétitivité à l'égard des pays à bas salaires et à capacité technologique, laquelle bien sûr évolue.

Concluons donc sur ces mécanismes : "Si, face à la destruction inévitable d'emplois exposés provoquée par l'accroissement des échanges, même équilibrés, entre pays riches et PBSCT, le rythme de création endogène d'emplois compétitifs dans les pays riches n'est pas assez rapide, alors le chômage ne peut y être évité que par l'accroissement des inégalités de revenus".

Ce théorème diffère du théorème néoclassique de Hekscher Ohlin Samuelson. Pour ces derniers, qui raisonnent dans un cadre statique, l'égalisation du coût des facteurs par l'échange, donc l'accroissement des écarts de prix entre le facteur abondant dans les pays riches (le travail qualifié) et le facteur abondant dans les pays pauvres (le travail non qualifié) est inévitable. En dynamique, ce n'est plus nécessairement vrai, car tout dépend des rythmes relatifs de destruction d'emplois exposés et de création d'emplois compétitifs. De plus ces derniers, comme on l'a vu, sont loin de recouvrir la distinction : non qualifié - qualifié.

Une conjecture


... Quand les pays riches, qui rassemblent 700 millions d'habitants, ont été mis au contact des quelques dizaines de millions d'habitants des premiers NPI, c'est leur système qui a conféré ses caractéristiques à ces derniers. Ils les ont "tiré" vers eux rapidement sans même s'en apercevoir, ou à peine. Les pays riches vont désormais être en communication, par un commerce croissant, avec 3 à 4 milliards d'hommes. Peuvent-ils raisonnablement espérer que ces masses humaines ne vont pas leur transmettre, au moins en partie, leurs propres caractéristiques et d'abord des écarts de revenus bien plus importants que ceux qui existent aujourd'hui dans le "nord" ? L'inégalité entre territoires va ainsi se réduire, mais certainement au prix d'un accroissement des inégalités internes aux territoires.
 

Extraits de "Les délocalisations, une chance pour renforcer la compétitivité de l'union européenne",  Charles-Albert Michalet de l'Université de Paris-Dauphine (Rencontres Economique d'Aix en Provence 2003)


[…]
Paradoxalement, apparemment du moins, on peut soutenir la thèse qu'à terme, les délocalisations vont favoriser un renforcement de l'économie et, par-là, relancer le marché de l'emploi. Ce résultat sera obtenu à travers le renforcement de la compétitivité du territoire formé par l'Union européenne élargie.

[…]
La délocalisation peut générer la création ou l'aggravation d'une situation de surcapacité de production dans le secteur industriel et des services. Cet effet va être d'autant plus fort que les opérations de délocalisation sont rarement des délocalisations stricto sensu, c'est-à-dire avec fermeture simultanée des unités de production dans les pays d'origine des firmes qui ont investi. Cet effet de décalage lié à la résistance des salariés, à l'attitude hostile des gouvernements, où à l'inertie des firmes conduira au niveau de l'Europe élargie à une addition de capacités productives dont une partie risque de rester oisive.

[…]
Le rapport 2002 du cabinet Ernst et Young sur les grands projets de localisation des investissements indique que 77% des projets industriels sont de nouvelles implantations et non des extensions de capacités de firmes existantes. En conséquence, la délocalisation entraîne une multiplication des unités de production dans certains secteurs. L'effet en retour sur les marchés d'origine sera d'autant plus fort que ces derniers sont déjà saturés ou près de l'être. Ce qui explique en partie le faible taux de l'investissement domestique dans les pays d'origine – singulièrement en France – et son orientation prépondérante vers l'étranger.

[…]
Le groupe WV développe les capacités de production de son usine de montage de Poznan qui devrait atteindre dans les deux ou trois ans 150 000 voitures Skoda Fabia. Ce modèle est similaires aux Seat Ibiza dont la production va être transférée d'Espagne sur le site de VW à Bratislava dont la production prévue pour fin 2003 sera de 250 000 véhicules/an (y compris des Touareg et des Cayenne). A Poznan, il est fabriqué aussi 2 millions de moteurs en aluminium et des vans. VW va accroître sa production de 20 % en Slovaquie et négocie avec le gouvernement roumain pour produire des pièces détachées. PSA, après s'être implanté en République Tchèque en collaboration avec Toyota, a décidé d'installer une nouvelle usine de montage de C3 et de 107 à 70 kms de Bratislava d'une capacité de 300 000 véhicules. De son coté, FIAT a démarré sur son site de Tychy la production de son nouveau modèle, la Mini, avec un objectif de 240 000 unités produites en 2004. Suzuki a annoncé qu'il souhaitait porter sa production en Hongrie de 50 000 voitures actuellement à 200 000 par an. Bien entendu, les grands équipementiers automobiles ont suivi et sont présents à proximité de leurs clients. A coté des firmes allemandes, japonaises (y compris Bridgestone), et italiennes on note l'arrivée en République Tchèque, d'un équipementier mexicain (Nemak) et espagnol (Viza Automocion). Au total, les capacités de l'industrie automobile dépassent sensiblement le million de véhicules. Rappelons pour terminer, que le marché automobile des PECOs est évalué à 800 000 voitures et qu'il existe à l'échelle mondiale des capacités excédentaires significatives dans le secteur.
[…]

Conclusion


[…]
La nouvelle spécialisation intra européenne ne sera plus inter/nationale et inter/sectorielle sur la base des avantages comparatifs des Etats-nation. La nouvelle spécialisation sera à la fois intra/industrielle et intra/firme. Les territoires définis par les Etats-nation ne seront plus pertinents. La répartition géographique des activités dans l'Europe élargie sera fondée sur les avantages absolus de localisation offerts par les différents territoires – sites, districts industriels, clusters – qui se développeront par effet d'agglomération autour des métropoles régionales. Cette dernière tendance est déjà à l'oeuvre comme le montrent les résultats de l'étude « Scénario pour une nouvelle géographie économique pour l'Europe » du Commissariat Général du Plan qui font apparaître que les spécialisations se profilent au niveau des régions et non pas à celui des Etats-membres.

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