Les fondements économiques de l'industrie du luxe

Pauvreté, richesse, frugalité

 


Bruckner, Pascal (2002), Misère de la prospérité, Paris, Grasset, coll. ''145"


Afin de dépasser la frustration de consommation continuelle dont le modèle le plus abouti se trouve dans la personne de la fashion victim, le romancier et essayiste Pascal Bruckner propose de désacraliser le capitalisme et l'argent, en adoptant un mode de vie frugal et une attitude détachée face aux sirènes des industriels.

"Les riches ne sont pas seulement des pauvres qui ont réussi. Leur fortune les transforme qualitativement, les propulse dans une autre humanité avec ses mœurs, ses peuplades, son langage. Elle est une manière de vivre, de doter l'argent de noblesse, de raffinement. Devenir riche s'apprend et ne demande pas moins d'assiduité que les mathématiques ou la musique : il ne suffit pas d'avoir beaucoup, il faut être autrement. Des générations entières sont parfois requises pour intégrer le monde de la "haute", connaître ses noms, ses familles alors que peu d'années suffisent pour être précipité dans la gêne. A l'intérieur même de la richesse, il existe des hiérarchies, des castes entre les immensément pourvus et la plèbe des nababs ordinaires. C'est pourquoi les riches, derrière les hauts murs de leurs clubs, de leurs palaces, sont plus occupés à défendre leur statut qu'à jouir de leurs biens. L'argent, pour parler comme les calvinistes, leur donne la garantie subjective du salut.
(…)
Poverty sucks, comme on le disait en Amérique au temps de Reagan : la pauvreté craint. Elle a ceci de désolant qu'elle nous jette au visage l'échec de notre optimisme, nous tire en arrière, nous rappelle que tous les hommes ne sont pas également conviés aux joies de la vie et ne le seront probablement jamais.
(…)
Est-il possible de concevoir la frugalité autrement que comme une résurrection de l'ascèse chrétienne ou une diététique de repus avides de retrouver la grande simplicité ? Le monde appartient à celui qui y renonce disaient les franciscains : dans la disette réside l'opulence, dans le vide le vrai plein. Qui jamais ne prend, jamais ne saisit, possède les biens essentiels puisqu'il n'a nul besoin de les avoir pour en jouir.
(…)
Ne pas se laisser par l'affairement, les contraintes stériles, se désencombrer des babioles socialement valorisées, déplacer les frontières du nécessaire et du superflu, mettre le faste où la plupart ne voit que futilité et la misère où la plupart célèbrent le luxe. Bref, se restreindre non pour se priver mais pour multiplier d'autres plaisirs moins communément admis."

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