Paul Krugman (1953 – )

Prix Nobel 2008 (Etats-Unis)


Paul Robin Krugman est né le 28 février 1953 à Long Island dans la banlieue de New-York (États-Unis). Il est l'enfant unique d'un père qui travaillait dans une compagnie d'assurance et d'une mère au foyer.

Après sa scolarité à la John F. Kennedy High Schools, il s'engage dans des études d'économie et d'histoire à l'Université Yale, où il obtient un Bachelor of Arts en 1974. Pendant ses années de doctorant au Massachusetts Institute of Technology (MIT), il participa aux séminaires des professeurs William Nordhaus et Tjalling Koopmans sur l'énergie et les ressources naturelles, puis travailla comme assistant pour W. Nordhaus. Il soutient son doctorat d'économie en 1977. Pendant ces années de formation, Paul Krugman effectuera un stage à la Banque centrale du Portugal, expérience qui lui donnera l'occasion de réfléchir à la modélisation dans le cadre d'une économie "émergente".

Paul Krugman soulignera l'influence du MIT dans sa formation d'économiste, notamment le “MIT style” qui consiste, pour le chercheur, à construire des petits modèles appliqués à des problèmes réels et mobilisant peu la formalisation mathématique. L'influence du MIT ne sera pas seulement méthodologique. En effet, alors que "la révolution des anticipations rationnelles" s'impose dans de nombreuses universités américaines au début des années quatre-vingt, les enseignements de macroéconomie de l'université de Cambridge (Massachusetts) restent marqués par l'héritage keynésien. De plus, en 1975, le professeur Rudiger Dornbusch arrive au MIT, il renforcera l'intérêt de Paul Krugman pour l'étude des phénomènes monétaires internationaux, il sera d'ailleurs un des encadrants de sa thèse.

Pendant l'année universitaire 1983-1984, le professeur Elhanan Helpman de l'Université de Tel-Aviv, en visite au MIT, l'invite à travailler sur un nouveau corpus, consistant notamment à relier les réflexions théoriques sur les structures de marché avec celles sur le commerce international. La fusion entre le cadre de réflexion de l'économie industrielle et du commerce international allait devenir "La nouvelle théorie du commerce international" ("New Trade Theory").

Assistant à Yale de 1977 à 1980, il est nommé professeur associé au MIT puis professeur depuis 1984. Il fut pendant un an membre de l'administration Reagan (1982) en tant que responsable du département "économie internationale" du Council of Economic Advisers dirigé alors par Martin Feldstein. Il quitte Washington en 1983. Il enseigne alors dans les grandes Universités de l'Ivy Leage, au MIT (1984-1994), à Stanford (1994-1996), à Yale. Depuis 2000, il est professeur d'économie international à la Woodrow Wilson School de l'Université Princeton (New Jersey) avec un cours sur "la théorie et les politiques monétaires internationales".

Les champs de réflexion du professeur Krugman sont nombreux : commerce international, géographie économique, taux de change, politique commerciale, etc. Il est l'auteur de manuels universitaires de référence sur l'économie internationale et la géographie économique, notamment “International Economics” écrit avec Maurice Obstfeld, qui connaît de nombreuses rééditions ou "Geography and Trade". Paul Krugman est souvent considéré comme un économiste néo-keynésien. Il se définit lui-même comme un keynésien favorable au libéralisme (“I have always been a free-market Keynesian”).

Le Nobel

Le 13 octobre 2008, le professeur Paul Krugman a reçu le prix de la Banque de Suède en l'honneur d'Alfred Nobel pour ses recherches sur l'économie internationale et la géographie économique. Il est le 62e récipiendaire du prix depuis sa création en 1969 et un des rares économistes, ces dernières années, à être récompensé seul pour ses travaux.

Ses recherches, notamment l'analyse des effets des économies d'échelle sur le commerce international et la localisation des activités économiques, qui sont consacrées par le jury du Nobel, furent déjà remarquées par ses pairs. En 1991, il reçut la médaille John Bates Clark, un prix remis tous les deux ans à "l'économiste de moins de quarante ans qui a apporté une contribution significative à la connaissance économique." Il est ainsi le 12e lauréat de la médaille John Bates Clark à obtenir le prix Nobel de sciences économiques.

Economie internationale

La théorie traditionnelle du commerce international s'appuie sur l'analyse de David Ricardo développée dans le chapitre VII "Du commerce extérieur" de ses "Principes de l'économie politique et de l'impôt" (1817). Sa théorie des "avantages comparatifs" fut prolongée dans un modèle canonique dit HOS, élaboré par les économistes suédois Elie Heckscher, Bertil Ohlin et l'américain Paul Samuelson qui reformulent l'existence d'avantages comparatifs en terme de dotations de facteurs de production.

Dans la théorie ricardienne, chaque pays exporte le bien qu'il produit à moindre coût en situation d'autarcie, la spécialisation puis l'échange s'expliquent par des différences entre pays. Dans le modèle d'Heckscher-Ohlin basé sur une différence de dotations factorielles, chaque pays a un avantage comparatif dans le bien qui utilise relativement plus intensément le facteur de production le plus abondant.

Le succès du modèle d'Heckscher-Ohlin dans la communauté scientifique intervient au moment où la composante la plus dynamique du commerce international concerne les échanges entre les pays industrialisés avec les mêmes dotations factorielles. Le commerce entre les nations se concentre entre un petit nombre de pays développés et les pays s'échangent des biens aux technologies identiques ou très proches : la Suède vend des Volvo ou des Saab en Allemagne et elle importe des BMW, des Audi ou des Mercedes de ce pays. De même, près de la moitié des exportations allemandes vers la France comprennent des biens que la France produit et  exporte vers l'Allemagne.
Bref, l'enjeu pour les nouvelles générations d'économistes est de vérifier et d'expliquer l'essor du commerce intra-branche entre pays développés ayant des ressources et des technologies similaires.

L'apport théorique de Krugman s'appuie sur une réflexion ancienne initiée par Adam Smith et son idée que la division du travail réduit les coûts unitaires de production. Contestant une réflexion économique dominée par ce qu'il nomme une "simplification ricardienne" avec ses hypothèses de rendements constants et de concurrence pure et parfaite, il propose de réfléchir dans un nouveau cadre. Ces réflexions ont largement été esquissées par des théoriciens d'origine diverses : Nicholas Kaldor a critiqué les hypothèses de rendements d'échelle constants à la fin des années 1960, Thomas Schelling a introduit des modèles dynamiques avec des équilibres multiples dans les années 1970, Paul Romer a appliqué des rendements croissants dans ses modèles de croissance et les réflexions sur la concurrence monopolistique ont été ouvertes par Robert Solow in 1976. Enfin, son important article de 1979 doit beaucoup aux réflexions d'Edward Chamberlin sur la "concurrence monopolistique" (1962) et sa modélisation par Avinash Dixit et Joseph Stiglitz (1977). Il revient au professeur Paul Krugman de synthétiser et généraliser ces réflexions dans ses travaux sur le commerce international et l'économie géographique.

Il collabore avec de nombreux spécialistes du commerce international comme Avinash Dixit, Elhanan Helpman, James Brander ou Barbara Spencer. Avec eux, il développe des modèles de "concurrence imparfaite”, pour rendre compte de la demande de "diversité" des consommateurs, ou construit des modèles de duopole international qui permettent de justifier les politiques commerciales, notamment à travers les subventions à l'exportation qui peuvent donner aux entreprises un avantage stratégique sur leurs rivales.

Géographie économique

Où vont se localiser les activités productives ? Comment rendre compte d'agglomération d'activités particulières comme la Silicon Valley ou la City de Londres ?

Le point de départ de la géographie économique est le constat que le paysage économique est caractérisé par la concentration géographique de populations, d'activités, d'entreprises. Ces agglomérations s'expliquent par l'existence de ressources inhérentes au lieu, mais aussi par l'existence de rendements croissants.

La réflexion de Paul Krugman a ici été influencée par l'ouvrage de Michael Porter sur "Les avantages compétitifs des nations" (The Competitive Advantage of Nations) qui souligne l'importance des "clusters", des régions industrielles, des technopôles dans la compétition internationale.

La géographie économique utilisera la formalisation mathématique pour expliquer la localisation des activités économiques et des emplois. Les grandes entreprises ont intérêt à se rapprocher des grands bassins de population, pour bénéficier d'économie d'échelle, minimiser leur coût de transport, et donc baisser leurs coûts de production

Ces travaux permettront d'expliquer pourquoi la mondialisation ne s'est pas traduite par une uniformatisation des lieux de production mais s'est, au contraire, traduite par un développement inégalitaire des zones de production.

Un intellectuel engagé

Bien que le Comité du prix Nobel n'ait pas évoqué ses prises de position politique, Paul Krugman est aussi un intellectuel engagé dans les débats politiques américains. Sa dénonciation de l'augmentation des inégalités durant les années Reagan l'a conduit à entrer en contact avec l'équipe de campagne de Bill Clinton. Mais après son élection à la présidence, et la nomination de Robert Reich comme responsable de la politique économique, Krugman dénonça le "pop internationalism" de l'administration démocrate. Avec cette expression, il veut s'attaquer à une idéologie qui fait une "fausse analogie" entre le commerce international et la concurrence des entreprises. Il critique ainsi la politique industrielle de l'administration Clinton et défend le libre-échange.

Si Paul Krugman critique les politiques commerciales protectionnistes, il est surtout connu un infatigable censeur de la politique économique et étrangère de l'administration Bush (2000-2008).
Partisan d'une plus grande intervention de l'Etat américain dans l'économie, il dénonce les politiques sociale et fiscale des Républicains qui renforcent les inégalités de revenus et de patrimoine. Il propose un "nouveau New Deal" et milite pour la transformation du capitalisme financier. Dernièrement, il a dénonçé l'inefficacité du plan Paulson (secrétaire au Trésor de George W. Bush) pour lutter contre la crise financière et  encensé celui du travailliste anglais Gordon Brown.

Le professeur Paul Krugman est aussi l'un des économistes contemporains les plus connus par un large public parce qu'il participe à de nombreuses revues (Foreign Affairs, Harvard Business Review, Fortune Magazine, Slate, etc.). En 1999, il est entré au New York Times grâce à Howell Raines pour élargir les pages «Opinions» du quotidien de référence new-yorkais aux questions économiques. Accueillant ses éditoriaux deux fois par semaine, le New-York Times héberge aussi son blog : "The conscience of a liberal ».

Paul Krugman est aussi membre de nombreux clubs d'élites, dont le Groupe des Trente, association internationale qui regroupe des dirigeants d'institutions financières et des universitaires dont l'objet de mieux les répercussions internationales des politiques économiques et financières.

 

Principales publications

Manuels
(2009) "International Economics: theory and policy" avec Obstfeld M, 8th edition, Pearson. 712 pp. 
(2000), "Geography and Trade", MIT Press, Cambridge, MA 
 
Articles
(1991), “Increasing Returns and Economic Geography”, Journal of Political Economy 99 (3), 483–499
(1980), “Scale Economies, Product Differentiation, and the Pattern of Trade”, American Economic Review 70(5), 950–959
(1979) “Increasing Returns, Monopolistic Competition, and International Trade”, Journal of International Economics 9, 469–479.