Les prévisions économiques des grandes organisations internationales soulignent à la fois le caractère synchronisé et peu anticipé de la crise économique. Néanmoins, derrières les différences de modélisation ou de calibrage, ces prévisions témoignent d'un nouveau regard porté sur l'Etat.
Thèmes : croissance et développement, mondialisation, politiques économiques
Mise en ligne : 16/07/2009
Dossier réalisé par Pascal Rigaud
Source : FMI, Banque mondiale, OCDE
Le Fonds Monétaire International (FMI), le groupe Banque mondiale, et l'Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) ont révisé ces derniers mois leurs prévisions de croissance à la baisse et anticipé une reprise faible et/ou fragile. Ainsi, en juin 2009, la Banque mondiale prévoit une contraction du PIB mondial de près de 3 % pour l'année 2009, après des prévisions de repli de 1,7 % en début d'année. Le FMI ne prévoit qu'un recul de 1,3 % de l'activité mondiale mais il souligne que "l’Europe est entrée dans une profonde récession". Ces organisations pointent donc une forte contraction de l’activité économique et des échanges internationaux à partir du second semestre de 2008.
De surcroît, le FMI, la Banque mondiale ou l'OCDE rappellent que le recul de la production atteint des niveaux historiques. Cette mauvaise conjoncture est sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale d'autant que le recul de la production est synchronisé : la thèse du "découplage" des zones d'activités, qui animait les débats en 2008, est maintenant oubliée même si l'ampleur et la durée de la crise varieront selon les zones et les pays.
Ces trois organisations anticipent une reprise de la croissance mondiale pour 2010. Ces prévisions ne sont pas partagées par tous les économistes. En effet, face aux scénarios en "V" (après la récession, une reprise immédiate), certains économistes privilégient une courbe en "U" (une récession suivie d'une stagnation avant la reprise). Ainsi, le Prix Nobel Paul Krugman n'anticipe pas de reprise avant 2013.
Pour le FMI, les récessions liées à des crises financières sont généralement fortes et suivies de reprises lentes mais les politiques contracycliques, comme les politiques de relances budgétaires, peuvent renforcer le redémarrage de l'activité. Le Fonds propose donc une prévision de croissance mondiale supérieure à 2 % en 2010. Le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, tout en soulignant que "les mesures de relance peuvent être déterminantes" souligne que la reprise économique "va être de faible intensité pendant une période prolongée". Néanmoins, la Banque mondiale anticipe un taux de croissance du PIB mondial de 2 % en 2010 et de 3,2 % en 2011. Un peu plus optimistes que leurs confrères en début d'année, les économistes de l’OCDE n'écartent plus le scénario d'une reprise lente et fragile. En effet, ces organisations sont unanimes pour pointer que la sortie de crise sera plus rapide pour les pays émergents et les pays en développement que dans les pays développés.
Toutefois, dans ce domaine, des différences d'appréciation apparaissent. La Banque mondiale insiste plus que les autres sur les mauvaises perspectives d'une Asie durement affectée par la crise d'autant que de nombreux pays de la zone souffraient de déséquilibres avant la récession. Ces difficultés sont masquées dans les statistiques par les bonnes performances de la Chine et de l'Inde. L'OCDE attire l'attention sur "l'accentuation de la déflation" au Japon et, avec le FMI, elle met l'accent sur les difficultés européennes. L'OCDE pointe d'ailleurs que "le monde est prêt à repartir sans l’Europe" et le FMI a conjecturé pour "le vieux continent" une forte récession en 2009 suivie d'une croissance nulle en 2010. Cette perspective contraste fortement avec les Etats-Unis qui bénéficient à la fois d'une politique monétaire et d’une politique budgétaire réactives et de grande ampleur. Toutefois, pour ces organisations internationales, l'hypothèse d'une grande dépression est écartée même si sa probabilité n'est "jamais nulle", comme le précise la Banque mondiale. La "spirale dépressive" a été évitée dans les principales économies grâce aux interventions simultanées des banques centrales et des Etats.
De manière inattendue, c'est le retour de l'Etat qui est au cœur des analyses de ces institutions. On redécouvre que les budgets publics jouent un rôle d’amortissement important pour l’activité économique, notamment par le jeu des stabilisateurs automatiques. De plus, les politiques budgétaires discrétionnaires retrouvent une forte légitimité : ce sont elles qui permettent d'anticiper des signes de reprise pour 2010. Dans les modèles de ces trois institutions, les trajectoires de croissance semblent être liées à l'ampleur des plans de relance budgétaires et des plans de soutien au système financier. Toutes ces prévisions louent la puissance financière de la puissance publique : le contribuable apparaît comme le véritable prêteur en dernier ressort, pour relancer l'activité, recapitaliser les banques, etc. Bref, l'endettement public prend le relais sur l'endettement privé.
Un certain désarroi pointe donc dans les commentaires. "Il est très important de poursuivre la relance jusqu'à ce que l'utilisation des capacités (de production) retrouve un niveau normal", défend Justin Lin, économiste en chef de la Banque mondiale, tout en s'inquiétant du tarissement des flux de capitaux privés vers les pays en voie de développement. Le FMI invite à la fois les pays de l'UE "à utiliser pleinement, le cas échéant, le cadre à moyen terme lié au Pacte de stabilité et de croissance" tout en rappelant que "pour être efficaces, les politiques budgétaires devront tenir compte de la viabilité des finances publiques". L'OCDE précise que "les budgets publics jouent aussi un rôle d’amortissement très important pour l’activité économique pendant la phase de repli, principalement par le biais des stabilisateurs automatiques et d’une expansion budgétaire discrétionnaire" mais, dans le même temps, elle met l'accent sur les différents risques d'un fort endettement public (hausse de son coût du financement, distorsions budgétaires et fiscales, effets sur les marchés obligataires).
Ainsi, au-delà des imprécisions inhérentes à toutes prévisions, aux modèles qui les justifient ou aux variables qui les orientent, il n'y a pas que les perspectives conjoncturelles qui sont "inhabituellement incertaines", selon le mot de la Banque mondiale ; l'incertitude est aussi, et surtout, théorique. En ces temps de rupture, il semble bien que les économistes libéraux manquent d'une théorie de l'Etat en temps de crise et que les interventionnistes soient orphelins d'une justification de la soutenabilité de l'endettement dans un contexte de fortes contraintes budgétaires et de faibles marges monétaires.