La biographie de l'autre titulaire du prix Nobel 2009
Oliver Eaton Williamson est né en 1932 à Superior (Wisconsin, Etats-Unis) dans une famille d'enseignants. Il est père de cinq enfants.
Il obtient sa licence d’études scientifiques au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1955 puis un Master of Business Administration (MBA) de l'université de Standford en 1960 et soutient une thèse d'économie à l'université Carnegie Mellon (Pittsburgh) en 1963.
Nommé professeur assistant à l'université de Berkeley en 1963, Williamson passe deux ans, de 1964 à 1966, à la RAND Corporation en tant que consultant. En 1965, il part pour l'université de Pennsylvanie comme professeur associé. De 1966 à 1969, il est également économiste à la division antitrust du ministère de la Justice puis, de 1976 à 1977, consultant pour la Fondation Nationale des Sciences ainsi que pour la Commission Fédérale du Commerce de 1978 à 1980. Cette expérience et ses travaux théoriques en font un des grands experts des régulations anti-trusts et des économies de coûts de transaction.
Nommé professeur en 1968, il dirige de 1976 à 1983 le Center for the Study of Organizational Innovation de l'université de Pennsylvanie. En 1983, Williamson rejoint l'université de Yale comme professeur d'économie du droit et des organisations avant de retourner en 1988 à l'UC Berkeley. Professeur émérite, il y détient la chaire Edgar F. Kaiser en gestion, économie et droit. Il enseigne aussi à la faculté de droit de Berkeley (Boalt Hall).
Williamson est une référence académique aux Etats-Unis. Il a ainsi été nommé vice-président de l'American Economic Association en 2001. Il a également présidé la Société Internationale de la Nouvelle Economie Institutionnelle (1999-2001), la Western Economics Association (1999-2000) et l'American Law and Economics Association (1997-1998).
Il a été professeur invité dans de nombreuses universités à travers le monde, notamment à Paris I (Sorbonne) en 1994. Il a reçu de nombreux prix et honneurs, notamment le titre de docteur Honoris Causa en économie de l'université de Nice (2005), de Valence (2004), du Chili (2000), de l'école de commerce de Copenhague (2000), du Groupe HEC (1997), de l'université de St. Petersbourg (1997), de l'école d'économie et de gestion de Turku (1995), de l'université de Groningen (1989).
Williamson est aussi membre de nombreuses sociétés académiques comme l'Académie américaine de Politique et de Sciences Sociales (1997), l'Académie Nationale des Sciences (1994), l'Académie des Arts et des Sciences (1983) et la société d'économétrie (1977). Il a aussi à son actif une riche activité éditoriale : il est fondateur et co-éditeur du Journal of Law, Economics, and Organization (1983-2003) et éditeur associé du Journal of Economic Behavior and Organization (1979-2002) après une participation active au Bell Journal of Economics dans les années 1970.
Ses travaux sur le capitalisme seront popularisés grâce au succès de son ouvrage The Economic Institutions of Capitalism: Firms, Markets, Relational Contracting (The Free Press, New York, 1985) traduit en France sous le titre Les institutions de l'économie.
Le 12 octobre 2009, Elinor Ostrom et Oliver Williamson ont reçu le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel pour leurs recherches sur "la gouvernance économique".
Williamson a été récompensé plus particulièrement pour "son analyse de la gouvernance économique, notamment les frontières de l'entreprise".
Pour l'Académie des sciences de Suède, il a montré que "les marchés et les organisations hiérarchiques, telles les entreprises, représentent des structures de gouvernance alternatives qui diffèrent dans leurs approches de résolution des conflits d'intérêts". Le jury du Nobel précise aussi que pendant ces "trois dernières décennies, ses contributions fondatrices ont fait passer la recherche sur la gouvernance économique de la marginalité au premier plan de l'attention scientifique".
Ce prix intervient alors que l’économie mondiale tente de se remettre d’une crise violente et dans un contexte particulier qui est autant celui des défis posés par les changements climatiques que ceux liés au fonctionnement des marchés financiers.
Si la crise des années 1930 s'est traduite par le développement d'une science économique basée sur l'analyse matricielle des relations entre agrégats de comptabilité nationale et une mathématisation des modèles, keynésiens ou néoclassique, les crises actuelles, tant économique qu'environnementale, rendent nécessaire une meilleure connaissance des firmes multinationales et des mécanismes de régulation de leurs activités. Il s'agit aujourd'hui de comprendre la variété des institutions et des stratégies qui fonctionnent au-delà de la simple interaction entre les individus ou les firmes sur les marchés.
Le jury du Nobel semble, avec cette récompense, apporter sa participation aux débats sur les "bonnes institutions" à adopter ou les bons mécanismes d’incitation à promouvoir. Les marchés ne sont qu'une forme d'allocation des ressources et les prix relatifs ne sont qu'une des incitations possibles. Il existe d'autres arrangements institutionnels. Bref, les deux lauréats soulignent que le marché ne peut pas régler tous les problèmes d'allocation des ressources ou d'incitations. En élargissant leurs réflexions à d'autres sphères que le marché pour réguler le capitalisme, Ostrom et Williamson offre une nouvelle jeunesse aux réflexions institutionnalistes. Ces deux économistes sont d'ailleurs membres de l'International Society for New Institutional Economics. Le jury du Nobel a voulu souligner la façon dont chacun a montré comment les institutions comme les entreprises ou les associations d'usagers sont parfois plus efficaces que le marché ou l’intervention étatique pour allouer ou préserver des biens ou des droits.
Pour Williamson, "une entreprise est une organisation administrée qui assure la production et/ou la distribution de biens et services." Contrairement à l'analyse néoclassique, l'entreprise n'est pas qu'une fonction de production, c'est aussi une structure de gouvernance qui gère et coordonne des transactions. La prise en compte des coûts de transaction (les coûts liés à l'échange et la production de biens, de services, de monnaie) est donc aussi importante que celle des prix relatifs pour comprendre cette institution. Concrètement, il s'agit de comparer l'efficacité des organisations fondées sur le recours au marché et celle des organisations qui privilégient les solutions internes.
Pour assurer la production de biens ou de services, différentes structures de gouvernance sont possibles : le marché, les structures hiérarchiques, les formes hybrides comme les contrats, etc. La question centrale se déplace sur l’organisation qui minimise les coûts de transactions : dois-je produire ce bien ou ce service moi-même ou l'acheter à quelqu'un d'autre en ayant recours au marché ? Faut-il produire dans le cadre des relations hiérarchiques à l’intérieur de l’entreprise ou externaliser la production des biens ou des services ? L’approche de Williamson est souvent résumée par la question que se pose l’entrepreneur : faut-il "faire ou faire faire ?".
La théorie néoclassique et celle des coûts de transactions apportent des solutions opposées à cette question. La première s’intéresse au nombre d’offreurs et de demandeurs de produits homogènes et au processus de fixation du prix qui permet l’échange ; la seconde aux coûts qui résultent de l'incertitude et des risques de défaut ou de défaillance inhérents à la relation marchande. Dans ce cadre, le marché n'apparaît pas toujours la forme organisationnelle la plus efficace entre une firme et ses fournisseurs, ses financeurs ou ses clients.
La réflexion est donc déplacée du prix à une interrogation sur les structures de gouvernance qui permettent d’éviter ou de limiter les risques et les défaillances. Il est ainsi parfois nécessaire de quitter les transactions d’un marché pour les organiser de manière interne, dans le cadre d'une hiérarchie.
Pourquoi privilégier les relations hiérarchiques dans l'entreprise plutôt que les relations contractuelles ?
Ronald Coase, Prix Nobel 1991, a apporté un élément de réponse à cette question : la firme s'impose lorsque les coûts de transaction (coût de recherche d’information, coûts de recrutement, coûts de contrôle des fournisseurs, frais de notaires et d'avocats pour faire respecter les relations contractuelles, etc.) internalisés dans la firme sont inférieurs à ceux constatés sur le marché. Telle est la "nature de la firme" (1937). Williamson prolonge cette réflexion : les organisations hiérarchiques, comme les entreprises, peuvent parfois être supérieures aux marchés car elles offrent des solutions moins coûteuses pour résoudre les conflits. En effet, la hiérarchie tranche rapidement un conflit qui peut, sur le marché, se traduire par de longues négociations entre les parties. Il nous invite donc à étudier les marchés, les entreprises, les associations, les gouvernements, les ménages, du point de vue de la résolution des conflits et à réfléchir en termes de coûts de transactions.
La vision de Williamson nous aide à mieux comprendre le développement des entreprises multinationales. L'existence d'une structure hiérarchique pour assurer la production de biens ou de services s'explique par l'efficacité de ce type d'arrangements institutionnels. On peut ainsi dire que la firme offre un "monde commun" qui facilite la résolution des conflits ; elle est une institution, un ensemble de ressources de justification, au sein de laquelle les agents économiques peuvent gérer leurs problèmes de coordination et/ou leurs conflits de reproduction.
Ces dernières années ont été marquées, dans les pays développés, par un profond mouvement d'externalisation des fonctions non stratégiques de l'entreprise, notamment lié à un recentrage sur le métier d'origine ou le cœur de la création de leur valeur ajoutée. Ces externalisations (outsourcing), dans le pays ou à l'étranger, semblent contredire la réflexion de Williamson. En effet, l'attention des managers des groupes s'est davantage portée sur les "coûts administratifs" de la hiérarchie qu'il s'agit de réduire en confiant à des sous-traitants un nombre croissant d'activités tant de production de biens (notamment dans l'industrie de biens d'équipement) que de services (comptabilité, maintenance informatique, gardiennage, nettoyage, etc.).
Ces remarques ont conduit Williamson à approfondir son analyse dans le cadre d'une réflexion sur la gouvernance. L'organisation hiérarchique émerge lorsque les transactions sont complexes et non standards et lorsque les parties sont mutuellement dépendantes, notamment parce qu'elles ont des actifs (monétaires, matériels ou immatériels) communs.
Sa réflexion peut également être mobilisée pour comprendre les mouvements d'alliances ou de fusions-acquisitions dans de nombreux secteurs (industrie pharmaceutique, transport aérien, NTIC, etc.) voire les mouvements de réintégration des sous-traitants dans certaines industries de biens d'équipement, comme l'industrie automobile.
Bref, les grandes entreprises, notamment les groupes, existent parce qu’elles améliorent la situation des actionnaires, des salariés et des clients par rapport aux autres arrangements institutionnels (marchés, relations contractuelles de long terme, etc.).
Pour analyser la transition en Russie, Williamson reprend l'intuition d'Oscar Lange qui, dans La théorie économique du socialisme (1938), pointait que le danger pour le socialisme n'était pas l'allocation inefficace des ressources rares mais la bureaucratisation croissante du système. Ainsi pour Williamson, "c'est le fardeau de la bureaucratie" qui est à l'origine de l'échec du système soviétique. L'économie institutionnelle offre donc une approche plus pertinente que l'analyse néoclassique qui reste concentrée sur l'analyse des relations techniques des fonctions de production pour comprendre ce système d'organisation "incroyablement coûteux".
De même, l'approche institutionnelle le conduit à questionner les conseils prodigués par les conseillers du gouvernement russe ou des organisations internationales qui ne prennent en compte dans leurs analyses que les enjeux liés au rétablissement de prix relatifs flexibles ou des droits de propriété stables. Si ces différents objectifs sont importants, il invite à ne pas négliger la nécessité de promouvoir des institutions adaptées aux nouvelles relations économiques. Ce questionnement institutionnaliste impose alors d'examiner les relations entre les agents économiques, la nature des contrats signés avec les entreprises, etc. Bref, il ne s'agit pas seulement de postuler l'efficacité du marché et de se concentrer sur les "arrangements marginaux" associés aux prix relatifs, aux taux d'intérêts, aux quantités échangées mais aussi de définir les institutions et les conventions sociales en vigueur, de juger des structures de gouvernance, de comprendre l'environnement institutionnel et "les institutions formelles" (cf. W. North) et "les institutions informelles" qui structurent la vie économique.
Manuels
(1985) "The Economic Institutions of Capitalism", New York, Free Press
(1975) "Markets and Hierarchies", New York, Free Press
Articles
(2005), "The Economics of Governance", American Economic Review 95: 1–18
(2000), "The New Institutional Economics: Taking Stock, Looking Ahead", Journal of Economic Literature 38, 595–613
(1988), "Corporate Finance and Corporate Governance", Journal of Finance 43, 567–591
(1971), "Vertical Integration of Production: Market Failure Considerations", American Economic Review, Papers and Proceedings 61, 112–123
(1968), "Economies as an Antitrust Defense: The Welfare Tradeoffs", American Economic Review 58, 18–36