Régulation et cohésion sociale

3. Régulation sociale et conflits

3.2. Conflits et recomposition normative

Documents associés - Textes de référence

Nouveaux mouvements sociaux et changements de normes


Touraine, Alain (2005), Un nouveau paradigme. Pour comprendre le monde d'aujourd'hui, Paris, Le livre de poche, p. 281-285, extraits


Dans ce texte, Alain Touraine revient sur sa thèse de « nouveaux mouvements sociaux » qui se seraient développés depuis les années 60. Selon lui, ces mouvements ont en commun de s'écarter de la sphère économique : s'ils contribuent donc au changement social et à l'évolution des normes, c'est de manière différente du mouvement social traditionnel qu'était le mouvement ouvrier.

 

A. Honneth et bien d'autres nient l'existence de nouveaux mouvements sociaux (nés après les années 60), qui ne seraient, disent-ils, que des éléments arbitrairement isolés dans un ensemble d'attitudes ou de revendications où se mêlent des objectifs de tous ordres : économiques, culturels, nationaux, d'âge ou de genre. Cette affirmation, qui correspond aussi à la pensée d'autres sociologues ou philosophes, me vise personnellement, car j'ai employé cette expression dès 1968 et j'en ai fait la ligne directrice de mon livre consacré à mai 68 en France, puis le thème d'une série de recherches menées en France avec François Dubet, Michel Wieviorka et Zsuzsa Hegedus (Lutte étudiante en 1978, La prophétie anti-nucléaire en 1980 et Le Pays contre l'Etat en 1981) puis, avec F. Dubet, M. Wieviorka et J. Strzelecki, Solidarité en 1982. A ces livres, qui présentent des recherches de terrain, se sont ajoutés La Voix et le Regard en 1978, qui analyse les mouvements sociaux et présente la méthode que j'ai élaborée pour les étudier, et Le Retour de I'acteur en 1984, qui présente des conclusions critiques sur ces nouveaux mouvements sociaux à la fin des années soixante-dix : les luttes « occitanes » contre l'Etat français, le mouvement Solidarnosc en Pologne et le syndicalisme en France. (Dès lors, la même méthode a été appliquée dans de nombreux cas en France et dans d'autres pays.)

La conclusion générale de ces études est qu'un certain nombre de mouvements sont avant tout des mouvements culturels, bien différents de ceux dont les orientations socio-économiques avaient pris ancrage dans les sociétés industrielles. […]

En quoi consiste la nouveauté de ces mouvements ? Elle est la même qui a inspiré plus tard la création d'un mouvement altermondialiste dans de nombreux pays, mais aussi bien des mouvements d'écologie, en mettant en évidence la contradiction entre forces techniques et économiques incontrôlables et diversité des espèces et des cultures, des activités locales et des langues qui contribuent à former la subjectivité de chacun d'entre nous. Et, de manière plus générale, en s'insurgeant contre la négation de la subjectivité et du respect de soi de l'acteur. C'est ainsi, par exemple, que les femmes se révoltent contre le fait d'être traitées en objets sexuels sans autre limite que les lois du marche. Un autre thème, lié au premier, est la reconnaissance de la diversité culturelle et donc des minorités contre le progressisme évolutionniste qui annonçait que tous les chemins mènent à New York (plutôt qu'a Rome). On pourrait dire que le conflit central qui les engage oppose la globalisation aux subjectivités et, au cœur de celles-ci la volonté d'être un sujet, c'est-à-dire de se donner pour objectif principal d'intégrer des expériences très diverses dans l'unité d'une conscience de soi qui résiste aux pressions et aux séductions venues de l'extérieur.

Est-il faux d'affirmer que de tels objectifs sont nouveaux, qu'ils sont différents des luttes ouvrières pour l'autonomie dans le travail ? Si je fais cette comparaison, c'est parce qu'elle fut au cœur de la recherche que j'ai menée au début de ma vie professionnelle et qui portait sur la conscience de la classe ouvrière. Celle-ci n'a pas culminé dans les situations économiques les plus difficiles, au milieu des crises, de la réduction des salaires et de l'emploi. Non, la conscience de classe n'est pas un effet des crises et des contradictions du capitalisme, mais de la conscience du conflit entre employeurs et salariés pour l'appropriation de la richesse créée par la production. Elle a été la plus forte chez les ouvriers qualifiés, dont le métier était brisé par l'introduction des méthodes d'organisation « scientifique » du travail (taylorisme, fordisme, en particulier dans les industries des métaux). Le point culminant a été atteint en général dans les premières années du XXème siècle. En France, on peut situer précisément ce moment dans la grève des usines Renault en 1913. Ce résultat, on le voit, ne correspond ni aux analyses qui réduisent tout à l'intérêt ni a celles qui adoptent le vocabulaire de la morale. C'est d'un conflit qu'il s'agit ici, dont les enjeux sont économiques mais surtout de classes, un conflit entre deux classes opposées, tel qu'il se manifeste dans le travail quotidien, par exemple autour du salaire au rendement. II existe peu ou pas de mouvements sociaux sans objectifs économiques, mais c'est seulement dans les sociétés industrielles au sens large, que les objectifs économiques sont en même temps l'expression d'un conflit de classes et de la volonté des salaries d'être respectés.

Les nouveaux mouvements sociaux, eux, n'ont pas pour principe la transformation des situations et des rapports économiques ; ils défendent la liberté et la responsabilité de chaque individu, seul ou collectivement, contre la logique impersonnelle du profit et de la concurrence. Et aussi contre un ordre établi qui décide de qui ce qui est normal ou anormal, permis ou interdit.