Le point fort de la théorie de la mobilisation exposée ici va précisément à l'encontre de la théorie de la société de masse et de certaines théories de la modernisation, qui mettent l'accent sur le lien entre la dissolution de la structure sociale traditionnelle et des attaches communautaires, l'absence d'intégration dans de nouvelles formes d'association, et la possibilité de troubles. Selon ces théories, de telles conditions se rencontrent dans les sociétés de masse et les sociétés en transition qui se caractérisent toutes deux par l'instabilité et la violence. Ces théories comportent des imprécisions et une simplification abusive. Dans une société en transition, tous les groupes et les collectivités ne sont pas uniformément affectés par le processus de désintégration et, conformément à la théorie présentée ici, ce sont précisément les groupes ayant le mieux résisté à la désintégration qui se mobilisent le plus rapidement et le plus efficacement pour promouvoir leurs intérêts propres. Bien que l'expérience de l'Europe de l'Ouest laisserait penser que les sociétés traversent une phase de désintégration et de relative désorganisation ainsi que de segmentation, concernant leurs classes inférieures, avant que des réseaux de liens secondaires se développent et créent à nouveau des liens horizontaux de solidarité pouvant aussi conduire à terme à une incorporation verticale dans la structure sociale, une transition plus rapide et moins heurtée de liens communautaires à des liens associatifs n'est certainement pas impossible et peut même être plus caractéristique de certaines sociétés non occidentales qui se sont modernisées au cours du XXe siècle, comme ce fut le cas pour le Japon. Un réseau encore vivace de relations communautaires peut servir de fondement à la croissance rapide de réseaux d'associations modernes. Les associations ne prennent pas nécessairement appui sur les ruines de la société traditionnelle comme le suggèrent certaines théories de la modernisation ; au contraire, elles peuvent profiter de sa vitalité et de sa force. Il est possible que, dans le contexte d'une société traditionnelle, restée vivace, les leaders traditionnels qui disposent encore de l'allégeance de nombreux citoyens cherchent à empêcher l'apparition d'une nouvelle élite "moderne" dont les membres instruits sont en compétition avec eux pour le leadership et dont les positions reposent sur de nouvelles formes d'association. Ainsi ce sont souvent les individus ou les fils d'individus occupant une place importante dans la structure sociale traditionnelle qui parviennent également aux positions importantes dans les nouvelles formes d'association qui se développent au cours du processus de modernisation, assurant du même coup la continuité dans la direction et la légitimité. La théorie de la société de masse voit dans l'accès mutuel des élites et des non-élites des conditions favorisant la poussée des mouvements de masse. La théorie présentée ici, qui ne s'applique pas de façon spécifique aux mouvements de masse, fait de la segmentation une condition favorable à la mobilisation. Elle suppose à l'inverse que les membres d'une collectivité ne sont plus, dans ces conditions, aisément mobilisables par des élites extérieures à leur collectivité et qu'ils ne sont pas davantage disposés à rechercher des élites "externes" pour défendre leurs intérêts et pour résoudre leurs problèmes. C'est vers une élite "interne" appuyée sur des liens communautaires encore vivaces à l'intérieur de la collectivité, ou appuyée sur des liens secondaires nouvellement constitués, que les membres de la collectivité se tournent dans leur recherche d'une direction. Notre théorie rejoint ici l'analyse marxiste en ce qui concerne la difficulté et l'effort requis pour mettre en place un mouvement d'opposition durable, à partir d'une classe inférieure ou d'une paysannerie désorganisée ou faiblement organisée, et conduit par des élites marginales, des intellectuels et autres "transfuges" de classes moyennes ou supérieures.
Les limitations de la théorie de la mobilisation doivent également être soulignées. La théorie porte ici uniquement sur la mobilisation à l'intérieur des collectivités. Pour expliquer l'issue d'une période de soulèvement social ou révolutionnaire dans une société tout entière, il ne suffit pas d'analyser en série les processus de mobilisation dans chaque collectivité, classe ou strate sociale. II est également nécessaire d'analyser la synchronisation et l'interdépendance mutuelle des divers processus de mobilisation, les alliances et les coalitions changeantes conclues par les leaders et les secteurs les mieux organisés des différents groupes, le rôle des forces armées et d'autres groupes ayant la primauté d'accès aux moyens de violence, et, enfin et surtout, le contexte international dans lequel les mouvements apparaissent et qui peut influencer de façon décisive le moment, les sources et l'importance d'une intervention étrangère, à la fois en faveur et contre les mouvements sociaux en cours.