Politique monétaire

1. La production d'une monnaie honnête

1.5. Evaluer correctement la hausse des prix : biais de mesure et contre-mesures

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Mesure de l'inflation : le fossé Europe / Etats-Unis


, L’indice des prix à la consommation surestime-t-il l’inflation ?, Paris, INSEE, coll. ''Le Livre de Poche", p. p. 57-67


Dans tous les pays, les instituts statistiques ont toujours consacré d'importants moyens à l'indice des prix à la consommation. Les problèmes conceptuels que soulève son élaboration ont fait constamment l'objet de réflexions approfondies.

Pourtant, aux États-Unis, l'indice des prix à la consommation vient de faire l'objet de vives critiques : il surestimerait fortement l'inflation, de 1,1% par an. C'est du moins ce qu'affirme un rapport préparé par une commission du Sénat américain présidée par M. J Boskin. Ce rapport met en avant deux raisons principales. D'une part, les ménages modifient constamment leurs comportements d'achat, en privilégiant les produits dont les prix augmentent le moins vite. L'indice des prix américain tient compte très insuffisamment de ces substitutions. D'autre part, de nouveaux produits apparaissent remplaçant des produits de qualité inférieure. Les consommateurs en tirent un avantage qui, selon la commission Boskin, est largement oublié.

Qu'en est-il pour l'indice français ? Les méthodes mises en œuvre diffèrent sur certains points des méthodes américaines et limitent largement la surestimation due aux substitutions de produits. Toutefois, le déplacement vers les circuits d'achats moins coûteux, en particulier vers les grandes surfaces, n'est pas pris entièrement en compte. La surestimation qui résulte de ces effets de substitution serait beaucoup plus faible qu'aux Etats-Unis, sans doute comprise entre 0,10% et 0,25% par an.

Pour la France comme pour les Etats-Unis, il n'est guère possible d'estimer la surestimation liée à l'apparition de nouveaux produits. L'évaluation avancée par la commission Boskin repose sur des estimations fragiles, et probablement exagérées. Il n'est d'ailleurs même pas certain qu'il y ait vraiment surestimation, compte tenu des méthodes mises en oeuvre, et du fait que la qualité de certains produits a tendance à baisser.

Les données recueillies pour confectionner l'indice des prix sont utilisées aussi dans les comptes nationaux, dans le processus permettant d'obtenir des évolutions en valeur et en volume. Toutefois, la surestimation limitée qui existe dans l'indice des prix à la consommation ne se répercute que partiellement sur la consommation des ménages, puis sur le PIB. L'effet sur le taux de croissance est en définitive très réduit.

L'indice des prix à la consommation est le principal indicateur des tensions inflationnistes pour la politique monétaire et budgétaire. (…) L'indice de prix joue de ce fait un rôle essentiel dans la détermination du taux de croissance du PIB. Il est aussi largement utilisé comme instrument direct ou indirect d'indexation pour les salaires, les retraites, les tranches d'impôt, les prestations sociales et de multiples contrats privés. C'est pourquoi l'INSEE consacre d'importants moyens à son calcul. C'est un outil statistique complexe reposant sur l'application rigoureuse de procédures normalisées. (…)

Mais le calcul d'un indicateur qui est censé résumer en un chiffre la variation de milliards de prix est une opération redoutable. De nombreux problèmes se posent, liés à la couverture de l'indice, à sa représentativité, à sa précision, à l'observation des vrais prix de transaction. Surtout, les ménages modifient leurs comportements d'achat, privilégiant les produits dont les prix augmentent le moins vite, et les circuits de distribution pratiquant les marges les plus faibles ; par ailleurs, les caractéristiques des produits existants changent constamment, tandis que de nouveaux produits apparaissent. (…)

Aiguillonné par plusieurs années de débat sur une possible surestimation de l'inflation aux États-Unis, le Sénat américain a appelé une commission d'économistes, présidée par un professeur de Stanford, M. J. Boskin, à préparer un rapport sur cette question. Cette commission lui a remis un rapport final en décembre 1996 qui soutient l'existence d'une surestimation de l'indice des prix à la consommation américain de 1,3 % l'an jusqu'en 1995, et de 1,1% depuis, compte tenu d'une amélioration des traitements effectués par le BLS (Bureau of Labor Statistics, l'organisme chargé aux États-Unis de calculer l'indice des prix à la consommation).

Cette surestimation est d'autant plus sensible qu'elle se cumule d'une année sur l'autre. Elle serait mécaniquement égale à 11,6% au bout de 10 ans. Or l'indice des prix est directement utilisé pour indexer les prestations sociales et les tranches de l'impôt sur le revenu. La surestimation supposée conduirait à un creusement intempestif du déficit fédéral, les prestations versées étant trop élevées et les impôts minorés. La commission a estimé que la dette publique serait, de ce simple fait, majorée d'environ 1 000 milliards de dollars en 2008. Dans un registre d'un humour amer, mais très efficace dans cette période de débats houleux sur le déficit fédéral, elle n'hésite pas à qualifier la surestimation de l'indice des prix à la consommation de "quatrième poste de dépense du budget fédéral après les prestations sociales, les dépenses de santé et la défense" !

La substitution entre produits existants


L'indice de prix serait très facile à calculer si le prix de tous les produits variait dans la même proportion. Il n'en est évidement rien. Pour calculer l'indice de prix, il faut donc faire entrer en ligne de compte, sinon la totalité des produits, du moins un échantillon qui en soit représentatif et effectuer une moyenne des variations de prix des produits qui composent cet échantillon. Se pose alors immédiatement la question de la pondération avec laquelle chacun des produits doit rentrer dans cette moyenne. La pondération doit être d'autant plus forte que la quantité consommée est importante. L'indice de prix est donc le résultat d'une moyenne faisant entrer en ligne de compte des variations de prix pondérées par la valeur des quantités consommées.

Mais ceci ne règle pas le problème, car ces pondérations varient, les ménages modifiant leur panier de consommation en même temps que les prix varient. Que faut-il prendre alors pour calculer les pondérations : les quantités consommées de la période de base ? Celles de la période courante ? ou une moyenne des quantités de la période de base et de la période courante ? La théorie des indices ne donne pas de réponse définitive et unique. (…)

Une décomposition en trois niveaux


En France, le calcul de l'indice des prix à partir des relevés résulte d'un processus en trois étapes. Une première étape, qu'on appellera "niveau détaillé", permet d'obtenir, à partir des relevés de prix, des indices par agglomération et pour des catégories très fines de produits, les "variétés". La seconde étape, le "niveau intermédiaire", fournit des indices par "postes". Ces postes, au nombre de 265, correspondent à de grandes catégories de produit : "fruits frais", "automobiles", "coiffeurs pour homme" par exemple. Les postes constituent le niveau de publication le plus détaillé de l'indice des prix à la consommation français. La troisième et dernière étape, qu'on appellera par la suite "niveau agrégé", donne l'indice de prix d'ensemble à partir des indices des postes. C'est à ce niveau que les pondérations sont mises à jour tous les ans. (…)

Pour le niveau agrégé, les pondérations sont tirées de la comptabilité nationale. Dans le cas des États-Unis et de la plupart des autres pays européens, elles proviennent des enquêtes publiques sur les dépenses des ménages. La France est un des rares pays à avoir une comptabilité nationale suffisamment détaillée pour servir de base aux pondérations de l'indice des prix. Pour le niveau intermédiaire, les pondérations proviennent le plus souvent d'enquêtes publiques ou privées sur les dépenses des ménages, ou de statistiques de production et d'importation. Pour le niveau le plus détaillé, du fait de l'absence d'information, l'usage est d'accorder à chaque produit un poids égal. A chacune de trois étapes, une surestimation, qu'on appellera par la suite "biais de substitution", plus ou moins importante peut intervenir.

Pas de surestimation au niveau agrégé dans l'indice des prix français


En ce qui concerne le niveau agrégé, l'indice français est à l'abri de toute dérive. En effet, depuis déjà le début des années soixante-dix, les pondérations des postes sont revues tous les ans à partir des données de la comptabilité nationale de l'année (n-2) : l'indice des prix mensuel de 1997 repose ainsi sur des pondérations de 1995. L'indice français "instantané" (les variations mensuelles de l'année en cours) repose donc sur des pondérations très récentes. L'indice français de "long terme" (la variation sur plusieurs années) repose sur le chaînage de ces indices instantanés. (…) Au total, l'âge des pondérations des postes ne dépasse jamais deux ans.

En Europe, deux pays utilisent un système presque identique : le Royaume-Uni et la Suède. L'Allemagne met à jour ses pondérations une fois tous les cinq ans. Les autres pays européens se situent entre ces deux situations.

Aux États-Unis, la base de pondération est beaucoup plus ancienne. Elle remonte actuellement, en 1997, à 1982-1984, c'est-à-dire à plus de treize ans. La commission Boskin a estimé que le biais de substitution qui en résultait était de 0,15% par an. (…) Pour la France, un tel exercice de simulation est inutile puisqu'il n'y a pas de biais de substitution au niveau agrégé. Cependant, une simulation a été effectuée pour comparer l'indice chaîné avec un indice non chaîné. Le résultat, conforme aux attentes, est que l'indice non chaîné évolue en moyenne de 0,11% l'an de plus que l'indice chaîné (Viglino-Montiel, 1995). (…)

Une faible surestimation résiduelle au niveau intermédiaire


Au niveau intermédiaire, la mise à jour des pondérations n'est pas systématique. Certes, des informations détaillées sont disponibles dans la presse professionnelle de la distribution, auprès de certains syndicats professionnels ou auprès de sociétés d'études de marché. Elles sont mobilisées et utilisées dans la mesure de leur disponibilité et du budget de l'indice des prix à la consommation. Mais il est certain qu'une marge de progrès existe. L'indice français pourrait donc connaître une surestimation parce que les pondérations intermédiaires ne sont pas toujours suffisamment récentes. Il n'est malheureusement pas possible de mesurer directement son ampleur. Par contre, quelques indications permettent d'en donner une fourchette très approximative. D'un côté, si effet de substitution il y a à ce niveau intermédiaire, il devrait probablement être supérieur à celui présent au niveau agrégé ; comme on l'a vu, cet effet aurait été en France de 0,11% par an si les mesures correctives n'avaient pas été prises. En effet, on peut penser que plus on descend dans le détail des catégories d'indices, plus les éléments qui les composent sont substituables. D'un autre côté, comme on vient de le rappeler, les pondérations de nombreuses variétés sont quand même régulièrement mises à jour, même si ce n'est pas tous les ans. Ceci, au contraire, tendrait à diminuer l'ampleur de la surestimation potentielle. Au total, une légère surestimation dans une fourchette de 0,05% - 0,10% l'an n'est pas à écarter.

Une surestimation qui va disparaître au niveau détaillé


Au niveau détaillé, la formule d'agrégation traditionnellement utilisée en France dans la moitié des cas est une moyenne arithmétique de rapport de prix, sans pondération (…). Dans le cadre du processus d'harmonisation des indices de prix au sein de l'Union Européenne, les 15 pays membres ont pris la décision d'étendre l'utilisation de la moyenne géométrique. La France a commencé à mettre en application cette décision, ce qui supprimera cette cause de surestimation, au demeurant assez faible.

Une surestimation au niveau détaillé beaucoup plus forte aux Etats-Unis


La commission Boskin avance pour les Etats-Unis une correction beaucoup plus forte si la moyenne géométrique est utilisée. La différence serait de 0,50%, partagée à part égale entre le biais de substitution de niveau détaillé et le biais de formule de calcul.

L'écart avec le résultat pour la France (0,1 %) s'explique de deux façons. Tout d'abord, la commission Boskin a basé son appréciation sur des simulations dans lesquelles les moyennes arithmétiques ont été remplacées par des moyennes géométriques au niveau le plus détaillé mais aussi au niveau intermédiaire. Or l'application de moyennes géométriques à des niveaux intermédiaires, déjà assez agrégés, n'est pas forcément recommandée, ainsi que le Bureau of Labour Statistics lui-même l'a rappelé (Moulton, 1996). En effet, l'élasticité de substitution à ce niveau pourrait dans certains cas être plus proche de 0 que de 1.

Ensuite, aux États-Unis, le biais de formule de calcul était, par construction, beaucoup plus fort qu'en France, en raison des méthodes employées lors du renouvellement annuel au 1/5 de l'échantillon. Le Bureau of Labour Statistics a maintenant rectifié sa procédure, et cette source de biais a disparu depuis janvier 1996
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En définitive, les méthodes statistiques employées depuis longtemps en France, et améliorées encore récemment, mettent l'indice, des prix à la consommation à l'abri des critiques en ce qui concerne le traitement des effets de substitution. Il n'y aurait qu'une faible surestimation résiduelle, située dans une fourchette de 0,0% à 0,10% par an.