Les pratiques culturelles des Français sont-elles encore liées aux catégories socioprofessionnelles ?

Les trois étapes de la politique culturelle française.


1944–1958 : la démocratisation culturelle.

La Libération coïncide avec la volonté de démocratiser la culture, tant via l'expansion des pratiques amateurs que via le développement de structures permettant aux classes populaires de découvrir la culture. Il s'agit en fait de poursuivre une démarche amorcée sous Vichy. La mise en valeur du patrimoine national correspondait bien au cadre idéologique du régime pétainiste. Une petite création culturelle a été encouragée pendant ces années noires (quelques grands classiques du cinéma français datent de cette époque). Se développent après la guerre des ciné-clubs, des troupes de théâtre amateur, des chorales. Dans le même temps, des grandes manifestations sont créées pour permettre à tous d'accéder à la culture. C'est l'époque du Festival d'Avignon, initié par Jean Vilar, et de la politique de décentralisation théâtrale.

1958–1981 : la démocratisation par les professionnels.

La création du Ministère des Affaires culturelles, confié à André Malraux, marque le début d'une période placée sous le signe de la création artistique. Les efforts des responsables politiques se tournent vers les infrastructures, destinées à favoriser la diffusion et la création. Les MJC (Maisons des jeunes et de la Culture) voient le jour. On installe de très nombreux lieux de création pour les artistes. L'académisme est considéré comme l'ennemi à abattre. L'avènement de cette politique est le Centre Georges-Pompidou, entièrement consacré à l'art contemporain. L'architecture complexe de financement du cinéma français, basée sur une taxation des entrées en salle et sur une redistribution via le CNC, a également été dessinée à cette époque. On ne se contente plus de mettre en valeur un patrimoine, mais on tente de promouvoir la création actuelle et de la faire rencontrer les publics populaires. C'est le moment où s'installe une administration culturelle très organisée, au point d'être parfois désignée comme une technocratie.

De 1981 à nos jours : la politique de Jack Lang.

L'arrivée de la gauche au pouvoir a marqué plus une amplification de la politique de Malraux qu'une rupture ave celle-ci. C'est la période où le budget de la Culture connaît une véritable explosion, atteignant 1% du budget de l'Etat, chiffre devenu symbolique de la bonne volonté des gouvernants. Les collections publiques achètent de nombreuses œuvres d'artistes contemporains, pour soutenir la création. La démocratisation passe par la création d'évènements festifs, comme la Fête de la Musique ou les Journées du patrimoine. Les lois de 1982 sur la décentralisation touchent largement le secteur culturel. Le combat des ministres de la Culture successifs est l'exception culturelle, qui consiste à refuser de considérer la culture comme un marché ordinaire, et donc de rejeter sa libéralisation au niveau mondial dans les enceintes de négociations multilatérales (GATT, devenu OMC). Enfin, depuis Jack Lang, beaucoup de ministres ont mis l'accent sur la culture comme facteur d'expression des groupes sociaux.
Ce dernier point suscite la critique de nombreux commentateurs. En faisant la promotion de la culture comme moyen d'expression, on favoriserait l'individualisation des publics et des artistes, sans mettre en œuvre une véritable éducation des publics à l'art.

Depuis Lang, aucun ministre de la Culture n'a véritablement imprimé de marque personnelle sur la politique culturelle française. Restant en poste deux ou trois ans, ils n'ont pas le temps de redonner un élan à leur Ministère, dont les enjeux apparaissent aujourd'hui plus administratifs (refonte de directions, gestion du personnel et des statuts des intermittents) que proprement politiques. Les infrastructures mises en place sont désormais très coûteuses, et le Ministère ne semble plus en mesure d'en créer de nouvelles, devant défendre ses moyens face à Bercy pour se contenter de gérer l'existant, dans un contexte de restrictions budgétaires. L'avant-garde est désormais institutionnalisée dans des lieux de création officiels, et donc n'existe plus vraiment. Ce qui laisse penser que la politique culturelle est en panne depuis une dizaine d'années.


Sources :

Garapon, Antoine, mars 2002, "L'Action culturelle en France depuis 1945"  in : "Quelle culture défendre?", Esprit mars 2002, n°283, Paris

Martin, Stéphane, 2001, "Culture : le fait des Princes", in : Notre Etat, sous la direction de Rager Fauroux et Bernard Spitz, Robert Laffont, Paris; pages 514 et suivantes;

Urfalino, Philippe, 1996, L'Invention de la politique culturelle, La Documentation française, coll. Travaux et documents / Comité d'histoire du Ministère de la Culture, Paris, page 344.

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