Ce texte insiste sur l'existence de normes qui régulent les comportements individuels et les interactions. Même dans les espaces qui semblent dominés par la tolérance et où l'absence de normes semble régner, on constate que des normes diffuses, implicites existent, et que la conformité y est nécessaire pour éviter toute sanction.
La tolérance est une valeur en hausse, qui ne cesse d'être mise en avant (Eurobaromètre, 1993), principe social permettant l'auto-définition individuelle des normes morales : chacun mène sa vie comme il l'entend et ses choix doivent être respectés. Le changement est profond et rapide : en l'espace d'une ou deux générations la production du cadre éthique est passée d'un mode collectif et explicite à une auto-définition individuelle. Dans les années 1960-1970, aux débuts des seins nus, les jugements personnels avaient encore potentiellement un caractère universel (c'était bien ou c'était mal), ceux qui ne respectaient pas les bonnes valeurs étaient considérés comme des déviants. Aujourd'hui la distinction est soigneusement faite entre l'opinion à fonction strictement personnelle, et le droit de chacun à conduire sa vie comme il l'entend. « Moi je dois dire que je ne trouve pas ça très beau, mais chacun est libre, c'est très bien comme ça ». Quand une norme collective se dégage, c'est dans un mélange d'implicite et d'immanence qui constitue une évidence incontournable. « Il n'y a rien à dire de toute façon, aujourd'hui c'est normal, tout le monde le fait, chacun fait ce qu'il veut ». Le principe ancien était celui d'une norme collective explicite, d'une règle commune du c'est bien-c'est mal. En donnant son avis personnel et en tentant de le proposer comme normal, chacun travaillait ouvertement à la redéfinition de la norme centrale. Cette dernière est devenue beaucoup moins visible aujourd'hui, remplacée par la multiplication de modèles individuels auto-proclamés : chacun fait ce qu'il veut. Il n'est donc plus permis de donner son opinion pour tenter de l'imposer comme règle commune et cette impossibilité est clairement admise. […] La plage est un point avancé de ce nouveau système de production des valeurs. A cause du type de population, jeune et moderniste. A cause aussi de l'esprit du lieu, fondé sur la liberté. « Chacun fait ce qu'il veut, chacun est libre et tolérant à 100 % » ; « Moi je suis pour la liberté totale des individus ». En ce sens, malgré sa paresse, elle apparaît comme un laboratoire de la démocratie, un espace où sont testées les méthodes pour parvenir à vivre ensemble tout en permettant à chacun de choisir. C'est pourquoi beaucoup ont refusé d'exprimer leur avis personnel sur les seins nus, par crainte qu'il puisse apparaître comme une tentative de jugement et de réglementation (ce qui aurait révélé chez son auteur une attitude périmée et condamnable). […] Pendant que les yeux contrôlent et sanctionnent, la bouche proclame la liberté qu'a chacun de faire comme il veut. Le discours tolérant n'est pas un simple effet de langage, il témoigne de la volonté consciente d'aller toujours plus dans le sens du respect des opinions individuelles : la plage est une école de démocratie. « On voit de tout, hein, des grosses, des maigres, des noires, des blanches, des jaunes. Mais c'est bien, ça serait dommage que ce soit permis qu'à une catégorie, ça voudrait dire encore une élite. Là c'est tout le monde ». Il permet que des marginaux, des personnes à la morphologie ou au comportement non-conformes aux normes établies fassent comme ils l'entendent : la plage n'interdit jamais. […] Sur la plage, il est rare que les proclamations prônant la liberté et l'égalité restent totalement pures, sans une sorte de coup de pied de l'âne qui, d'une manière ou d'une autre, signale que le malheureux qui a tous les droits demeure malgré tout ce qu'il est : la tolérance vue non pas sous l'angle du droit à la différence mais comme un pardon des fautes. Loïc réaffirme le droit démocratique balnéaire : « A partir du moment où les belles minettes le font, pourquoi celles qui ont des seins un peu plus fournis ou qui tombent un peu ne le feraient pas ? ». Le ton de sa déclaration est toutefois neutre, peu enthousiaste, et il parle de celles qui ne dérogent que légèrement aux normes : c'est en fait un adepte d'une démocratie limitée. Didier est en apparence plus généreux : « Si une femme a des seins en gants de toilette et qu'elle a envie de les montrer, bon, c'est très bien, ça ne me dérange pas, mais… ». Sa phrase se termine par un « mais », que nous allons souvent réentendre, indiquant l'intention de glissement vers le contraire de ce qui a été dit juste avant. Plus subtilement encore Eliane et Corinne adoptent un double langage par lequel elles parviennent habilement à introduire une critique esthétique tout en proclamant la liberté de principe. « J'ai horreur de dire : celle-ci elle est grosse, c'est pas beau, elle ferait mieux de se cacher. Si elle est bien dans sa peau, c'est l'essentiel » ; « Il y a des seins que je vois sur d'autres femmes que je n'aimerais vraiment pas avoir, c'est pas toujours terrible, mais au contraire c'est bien qu'elles le montrent ». La tolérance a du mal à s'exprimer de façon absolue. Malgré le silence de rigueur, la plage est travaillée par l'envie d'énoncer ses jugements et condamnations. « Bien sûr les pauvres filles qui n'ont pas de beaux seins ont le droit aussi, mais… ».