Etudier et rechercher la nature et l'origine des causes de tout ce qui nous entoure et nous touche le plus directement présente toujours les plus grandes difficultés, parce que solidaires, liés comme nous le sommes à tant d'accidents, dépendants ou indépendants de notre volonté, nous subissons les influences les plus contraires et les plus variées, et quand nous essayons de préciser les causes déterminantes, une foule de causes occasionnelles nous assiègent, troublent la vue et nous donnent le change, nous faisant souvent prendre l'accident pour le principe même du mal.
Le véritable critérium des causes, c'est de les voir, dans des circonstances semblables, reproduire les mêmes effets, particularité malheureusement assez rare dans les phénomènes sociaux et dans tout ce qui touche à la vie. Dans cette incertitude, on invoque tour à tour les causes les plus contraires pour se rendre compte des mêmes effets. On est surpris de la légèreté, de la facilité avec laquelle l'esprit humain accepte tout ce qu'on lui propose; tellement il est avide de savoir, de se rendre compte et, quand il ne trouve rien de mieux, combien facilement il se paye de mots. La multiplicité même des causes que l'on invoque le plus souvent suffit, il nous semble, pour prouver leur peu d'efficacité, puisque, alors qu'une seule devrait suffire, on en accumule un grand nombre, de sorte que, comme elles ne sont pas toujours réunies pour produire le même effet, on peut aussi rigoureusement conclure, en les éliminant une à une, qu'aucune n'est cause déterminante, pas même secondaire, puisque sa présence n'est pas indispensable pour produire le résultat attendu.
Il y a donc un état antérieur qu'il faut étudier avec soin, et en l'absence duquel les causes que l'on croirait les plus puissantes sont sans action. C'est ce qu'en médecine on appelle la prédisposition: le froid, par exemple, est la cause de beaucoup de maladies: chez l'un d'un rhumatisme, chez l'autre d'une pneumonie, chez un troisième d'une pleurésie. La cause restant la même, le résultat est tout différent. C'est la prédisposition locale qui fait pencher la balance dans un sens ou dans un autre, et la preuve, c'est qu'en son absence le froid ne produit aucune maladie sur le même individu. Il en sera de même pour les crises; nous nous attacherons à déterminer quelles sont les circonstances dans lesquelles elles se développent, et les causes à la suite desquelles elles éclatent. Mais nous insisterons surtout sur les conditions indispensables à leur existence, sur les phénomènes constants que l'on observe alors en dehors des causes si diverses, si variées, que l'on invoque selon le besoin du moment.
Quand on examine les comptes rendus officiels de la situation des banques de France, d'Angleterre, des Etats-Unis, on ne tarde pas à reconnaître, au milieu des division! nombreuses de leur actif et de leur passif, quelques chapitres dignes de la plus grande attention.
Ce sont
1° Le développement des escomptes et des avances ;
2° La réserve métallique ;
3° La circulation ;
4° Les dépôts et comptes courants.
Les deux premiers surtout présentent une marche tellement identique et régulière dans les périodes de crise et de prospérité, qu'ils devront nous servir de guide pour les reconnaître et les distinguer, et avant même que l'on signale les causes traditionnelles, nous indiquer si le danger est proche ou éloigné. Les deux derniers chapitres, la circulation et les dépôts, ne présentent pas la même régularité, leurs oscillations n'ont pas le même caractère; leurs écarts, beaucoup moins considérables, peuvent se manifester en l'absence de crises, par suite de quelques besoins particuliers et locaux, sans influencer la marche générale des affaires. Ainsi, en 1857, les dépôts augmentent à la banque d'Angleterre au même moment où ils baissent en Amérique.
Pour donner toute la rigueur possible à notre démonstration, nous tâcherons de prouver que pour les escomptes et la réserve métallique, les mêmes phénomènes s'observent en France, en Angleterre, à Hambourg, aux États-Unis, en Europe et en Amérique. Ce sera là pour nous la pierre de touche, le véritable critérium des crises.
De nombreuses lacunes dans les documents officiels nous empêcheront seules de donner une démonstration aussi complète que nous l'aurions désiré pour les premières années du siècle; heureusement pour les suivantes la concordance est tellement parfaite, qu'eût-on voulu inventer les chiffres, on n'aurait pu mieux rencontrer, on n'eût même pas osé. Tous les relevés sont tirés des sources officielles, des rapports au Parlement pour l'Angleterre, des rapport au Congrès pour les États-Unis, des comptes rendus de la Banque pour la France.
Avant d'exposer le tableau des crises depuis 1800, nous énumérerons sommairement la liste des causes générales; puis, le développement, l'explosion et la liquidation des crises ayant été bien indiquées, ainsi que leurs effets et leurs conséquences, nous ferons un résumé historique des crises commerciales depuis 1800 en France, en Angleterre et aux États-Unis, afin de confirmer par de plus amples renseignements ce que nous ne ferons qu'indiquer ici.
Les symptômes qui précèdent les crises sont les signes d'une grande prospérité; nous signalerons les entreprises et les spéculations de tous genres; la hausse des prix de tous les produits, des terres, des maisons; la demande des ouvriers, la hausse des salaires, la baisse de l'intérêt, la crédulité du public, qui, à la vue d'un premier succès, ne met plus rien en doute; le goût du jeu en présence d'une hausse continue s'empare des imaginations avec le désir de devenir riche en peu de temps, comme dans une loterie. Un luxe croissant entraîne des dépenses excessives, basées non sur les revenus, mais sur l'estimation nominale du capital d'après les cours cotés.
Les crises ne paraissent que chez les peuples dont le commerce est très développé. Là où il n'y a pas de division du travail, pas de commerce extérieur, le commerce intérieur est plus sûr; plus le crédit est petit, moins on doit les redouter.
Les guerres, les révolutions, les changements de tarif, les emprunts, les variations de la mode, de nouvelles voies ouvertes au commerce. Nous avons dit plus haut ce que nous pensions de ces causes, dont nous ne méconnaissons pas l'importance, et combien souvent elles produisaient des effets différents. Nous trouvons quelque chose de plus constant, de plus régulier dans l'examen des escomptes et de la réserve métallique des banques.
Le développement exagéré des escomptes et la diminution de la réserve métallique des banques, de même que la diminution des escomptes et l'abondance de l'encaisse, paraissent, depuis 1800 du moins, présenter une concordance tellement parfaite, qu'il serait difficile de ne pas remarquer et signaler cette solidarité.
Quoique l'examen des documents statistiques qui vont suivre puisse engager à conclure et à reconnaître une loi économique, la prudence conseille de ne pas trop se hâter. La période de 1800 à 1862 est d'ailleurs trop courte, quoique la confirmation de ces recherches se trouve en France, en Angleterre et aux Etats-Unis. Néanmoins, si on leur refuse pour le moment toute la rigueur d'une loi nouvelle, il faut y voir plus qu'une simple coïncidence abandonnée au hasard. Nous avons pensé répondre au voeu de l'Académie en lui soumettant ce travail; on nous pardonnera donc de trancher quelquefois les difficultés à notre point de vue particulier.
On ne saurait trop s'habituer à l'idée du retour périodique de ces tourmentes commerciales qui, jusqu'ici du moins, paraissent une des conditions du développement de la grande industrie. Les crises se renouvellent avec une telle constance, une telle régularité, qu'il faut bien en prendre son parti, et y voir le résultat des écarts de la spéculation, d'une extension inconsidérée de l'industrie et des grandes entreprises commerciales. Il y a des moments dans la vie des peuples où tout paraît conspirer pour donner un essor sans pareil aux affaires; toutes les entreprises qui se fondent trouvent les capitaux nécessaires; on s'arrache les titres, on les achète avec une confiance sans réserve dans l'avenir.
L'impulsion donnée au travail est telle que, pendant quelques années, les matières premières suffisent à peine aux manufactures, les importations et les exportations augmentent sans cesse, puis tout à coup tous les canaux paraissent remplis, il n'y a plus d'écoulement possible, toute circulation cesse et une crise éclate; toutes les spéculations s'arrêtent; l'argent, si abondant quelques mois auparavant, diminue; la réserve disparaît même, les appels de fonds continuent, on ne peut y satisfaire; les titres flottants viennent sur le marché: de là dépréciation de toutes les valeurs, obligation de se liquider dans les plus mauvaises conditions. Ces écarts, ces excès de la spéculation, sont trop dans la nature humaine pour qu'on puisse les prévenir par aucune mesure.
Quand on étudie les comptes rendus officiels publiés par le gouvernement et les grandes administrations publiques, on est frappé d'un fait très remarquable, que les chiffres offrent d'eux-mêmes tout d'abord: on y trouve les périodes croissantes et décroissantes qui se succèdent avec la plus grande régularité.
Que l'on observe le tableau des douanes, le prix moyen des céréales, les relevés du mouvement de la population, le cours des fonds publics, le même résultat se manifeste, la même concordance avec les comptes rendus des banques se retrouve.