Si l'histoire obéit à certains mécanismes profonds, souvent récurrents, de tension, rattrapage, réveil et effacement, elle n'est jamais un perpétuel recommencement. L'actualité n'est pas la répétition du passé ; les reclassements sont permanents ; la fiction d'hier est parfois la réalité d'aujourd'hui. Qui, en 1800, aurait pu imaginer que la Grande-Bretagne, petite île perdue dans les brumes du Nord, allait, à la veille de la Première Guerre mondiale, dominer presque sans partage la majeure partie de la planète ? Mais que, à la fin du XXème siècle, cette même Angleterre ne serait plus qu'une puissance moyenne, reléguée au 8ème rang mondial en termes de PIB exprimé en parité de pouvoir d'achat, et surtout que son niveau de vie, après avoir été dépassé par celui de l'Italie au milieu des années 80, serait rejoint par celui de l'Irlande en 1996 ?
L'histoire des migrations internationales est inséparable de ces bouleversements de la géoéconomie mondiale. Parmi les surprises récentes, retenons-en deux : le boom irlandais et le réveil indien. Entre 1994 et 1996, l'Irlande et l'Inde ont, chacune, connu un taux de croissance économique de 7% par an. Or, s'il y a deux pays qui évoquent l'image d'une irrémédiable pauvreté, ce sont bien ceux-là. Si les raisons de leur expansion ne sont qu'en partie semblables, les effets sur la balance migratoire sont convergents : l'Irlande cesse d'être un intarissable réservoir d'émigrants (sa fécondité, légendaire, est, du reste, tombée en deçà du seuil de remplacement des générations), pour devenir, à son tour, peu à peu, un pays attractif pour les migrants étrangers en provenance de pays relégués. L'Inde, de son côté, tout en alimentant des courants d'émigration vers d'autres régions du globe, est l'un des premiers pôles d'immigration de la planète : on trouve toujours plus pauvre que soi, surtout en provenance du Bangladesh.
De façon plus générale, le paysage migratoire se transforme sous l'effet de facteurs multiples, en particulier la maturation de la transition démographique et l'abolition progressive des distances (mondialisation de l'information). Un nombre croissant de pays voient leur peuplement se transformer et leur composition ethnique se diversifier. Ce phénomène peut être appelé transition migratoire car il résulte avant tout de la diffusion de la transition démographique et donc de l'extraordinaire multiplication du nombre d'habitants au sein des régions les moins avancées du monde : Afrique, Amérique latine, Asie. Une partie de leurs excédents de population par rapport à leur capacité d'absorption économique se dirige vers les régions plus riches d'Europe, d'Amérique du Nord, du Proche-Orient ou d'Asie orientale [1]. Ces mouvements de population suscitent des réactions passionnelles et contradictoires. Il n'est pas facile de les mesurer avec précision et encore moins d'en démêler les effets.
[1] Voir Chesnay Jean-Claude (1995), Le crépuscule de l'Occident. Démographie et politique, Paris, Robert Laffont