Politique budgétaire

2. Les difficultés de mise en œuvre de la politique budgétaire

2.1. Politique budgétaire et qualité des prévisions conjoncturelles

Documents associés - Textes de référence

Les stocks, condition nécessaire d'une politique de relance


Hicks, John (1974), La crise de l’économie keynésienne, (1988), Paris, Fayard


Si nous allons vers davantage de réalisme, il nous faut aller encore plus loin. Comme nous l'avons vu dans notre discussion du cas du bâtiment, de nombreuses étapes de production entrent en jeu, chacune avec des stocks. Ceux-ci seront généralement des stocks de différents types physiques de produits. Il n'y a aucune raison pour que le rapport entre stocks existants et stocks désirés soit le même pour tous ces types, que le terme "désiré" soit interprété au sens strict ou au sens large. En général, les stocks de certains produits seront amplement suffisants, tandis que d'autres ne le seront pas. […] Il est primordial de distinguer le cas d'une économie fermée, sans commerce extérieur, de celui d'une économie ouverte, participant aux échanges internationaux. Bien que les principes soient les mêmes, la manière dont le processus fonctionne est en apparence très différente dans les deux cas.

Je commencerai par celui d'une économie fermée. Nous savons ce qui se produit dans une économie fermée grâce à l'expérience des périodes de guerre. La pénurie de certains matériaux particuliers engendre des "goulots". Pour reprendre l'exemple avec lequel j'ai commencé, s'il n'y a pas de stocks excédentaires de briques, il ne peut y avoir davantage de construction, et donc pas davantage d'emploi dans le bâtiment, tant qu'on n'aura pas produit davantage de briques. Si les matériaux servant à les produire sont abondants, les briques supplémentaires pourront être produites, mais après un certain temps. S'il n'y a pas abondance de matériaux servant à produire les briques, il faudra produire aussi ces matériaux, si bien que les délais seront plus longs. Les goulots ralentissent l'expansion de la production, mais aussi de l'emploi.

Il semblerait même qu'il soit assez difficile pour l'expansion "keynésienne" de démarrer, si ce n'est à une échelle très réduite, lorsque la pénurie de matériaux est tant soit peu répandue. On peut certes faire quelque chose en employant du travail directement, sans recours aux matériaux ; mais une expansion qui se bornerait à une demande pour des services personnels ne serait qu'un pauvre substitut de l'expansion généralisée que semblait promettre Keynes. Les procédés industriels nécessitent apparemment des matériaux à toutes leurs étapes... Même s'il est parfois utile, pour les besoins de la théorie, de postuler un "commencement" qui ne nécessiterait guère que du travail direct, un tel "commencement" est, dans la réalité, difficile à identifier. Si l'on ne peut fournir au processus productif aucun matériau – s'il n'y a aucun stock excédentaire des matériaux essentiels – il sera, en tout cas, difficile de faire tout simplement démarrer une expansion industrielle.

Mais, même ainsi, il existe une solution. La nouvelle activité spécifique d'investissement – la construction, dans notre exemple – que j'ai introduite au départ peut encore être entreprise et développée si les matériaux nécessaires peuvent être soustraits à d'autres industries. Celles-ci peuvent être soit des industries produisant des biens d'équipement, soit des industries de biens de consommation. Si les matériaux sont soustraits aux premières, une forme d'investissement est développée au détriment d'une autre ; il n'est donc pas sûr qu'en tout l'investissement soit accru. Si au contraire ils sont soustraits aux secondes, il faudra qu'il y ait une diminution réelle de la consommation – alors que le multiplicateur, à ce qu'il semblait, nécessitait une hausse ! En réalité, pourtant, si les matériaux sont retirés aux industries de biens de consommation (que nous avons supposées, rappelons-le, dépourvues de stocks excédentaires de matériaux), tant la production que l'emploi dans ces industries devront décroître. Et de nouveau, il n'est ainsi pas assuré qu'il y ait une expansion nette de l'emploi. Il y aura simplement transfert d'activité d'une industrie à une autre ; la hausse dans l'une peut être supérieure à la baisse dans l'autre, mais elle peut aussi lui être inférieure.

Je passe maintenant à l'économie ouverte, pour laquelle le problème semble, à première vue, beaucoup plus simple. Car il est généralement possible de desserrer des goulots spécifiques grâce au commerce avec le monde extérieur. Si les matériaux nécessaires à l'expansion ne sont pas disponibles dans le pays, ils peuvent être importés. Pour la plupart des types de matériaux – au sens le plus large de ce terme –, c'est, pour l'économie nationale, la solution de loin la plus facile. On importe des matériaux, et on importe aussi des biens de consommation supplémentaires - lorsque la demande additionnelle de biens de consommation engendrée par le multiplicateur ne peut être aisément satisfaite par la production du pays. Tant grâce à des importations accrues que (parfois) grâce à des exportations réduites, on se procure les biens supplémentaires sans perturber aucun segment du processus de production du pays.

Ainsi – comme nous l'avons tous déjà compris – le problème devient-il un problème de balance des paiements. Nous sommes habitués à le concevoir en ces termes ; ce que je veux souligner ici, c'est qu'il s'agit simplement d'une variante du problème de l'économie fermée que nous venons de discuter. Nous pouvons considérer le stock de réserves de change du pays comme une espèce particulière de stock de réserve, susceptible de jouer le même rôle que les stocks physiques qui constituaient la seule sorte de réserve dont pouvait disposer l'économie fermée. L'économie ouverte a – ou peut avoir – ce stock additionnel ; et c'est en réalité, de tous les stocks, celui dans lequel il est le plus facile de puiser. Mais il n'est, bien entendu, pas inépuisable, si bien que, comme dans le cas des stocks physiques de l'économie fermée, la situation est fort différente selon que le stock de réserves de change est important ou faible au moment où commence l'expansion de l'emploi.

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire que je redise l'histoire en termes de balance des paiements : sous cette forme, elle est suffisamment connue. Il est parfaitement possible que les réserves de change, dans lesquelles on a puisé au premier stade de l'expansion, soient reconstituées par la suite grâce au fonctionnement d'un "super-multiplicateur" - exactement comme les stocks physiques dans un système clos. Mais nous avons maintenant vécu tant d'exemples de l'alternative la moins favorable – des tentatives d'expansion qui ont buté sur des crises de balance des paiements ! Ce qui est particulièrement grave pour nous – comme pour quiconque essayerait de tenter l'expérience –, c'est que les autres tirent aussi enseignement de ces expériences. Les réserves de la banque centrale ne constituent pas une mesure adéquate des réserves de change mobilisables. C'est essentiellement affaire du réseau de dettes envers l'étranger et de créances sur l'étranger – et c'est bien là un oiseau volage s'il en fut ! Il se peut qu'à un moment donné, les réserves semblent suffisantes ; puis, à cause d'une perte de confiance, les réserves peuvent disparaître du jour au lendemain. Aussi, alors que faire appel aux importations est apparemment une façon commode de soutenir l'expansion, est-ce un moteur dont on peut soudain découvrir qu'il a été démonté.