Sources et limites de la croissance

2. Les sources préalables à la croissance

2.1. L'environnement socio-culturel

Documents associés - Textes de référence

Les spécificités du confucianisme japonais


Morishima, (1982), Capitalisme et confucianisme, Paris, Flammarion, p. 275-279


Il existe grosso modo deux sortes de religions. D'un côté, une religion qui, dans un État, fait corps avec les autorités en place, agit en gardienne de sa légitimité, et dont le rôle est de consacrer la famille du ou des clans qui sont au pouvoir ; de l'autre, une forme de religion qui, tournant le dos aux classes dirigeantes, préfère s'intéresser et venir en aide aux humbles et aux soumis. Si dans la plupart des cas, les religions du premier type se dévouent à la politique, les autres, celles du second type, quand elles ne critiquent pas le système en place, sont, tout au moins, apolitiques. Pourvu qu'elles soient rationnelles, des religions qui ont pour objectif d'aider le peuple se montreront très critiques vis-à-vis du régime dont elles refuseront les divinités. En même temps, en essayant de rassembler tous les groupes qui n'appartiennent pas à la classe dirigeante, elles tenteront de constituer un nouveau groupe, soit spirituel, soit d'opposition politique. Des principes rationnels qui dépassent toute idée de clan – principes généraux et universels auxquels chaque individu doit se soumettre, à quelque groupe qu'il appartienne – sont à la base de cette forme de cohésion politique ou religieuse. Le premier devoir de ces religions étant, non de légitimer le pouvoir, mais de venir au secours des individus. Parmi ces religions qui se proposent d'aider les humbles, il en est qui sont néanmoins irrationnelles et fortement ésotériques et qui, non contentes d'inciter les classes opprimées à se détourner de la politique, leur enseignent de vivre en ermite mystique, à la recherche de l'éternelle jeunesse, de la longévité et du bien-être physique sous toutes ses formes.

Entreprenons maintenant de classer ces religions par type ou catégorie. Nous appellerons religions de type "Un" celles qui servent à légitimer le pouvoir ; religions de type "Deux" celles qui sont rationnelles et se font un devoir d'assister les administrés ou les individus ; et religions de type "Trois", enfin, les religions mystiques qui s'occupent exclusivement de venir en aide aux individus.

Si nous nous en tenons à ce classement, il apparaît clairement que si le puritanisme est, de manière caractéristique, une religion du type "Deux", le confucianisme et le taoïsme, quant à eux, sont, respectivement, du premier et du troisième types. Autrement dit, si en Europe de l'Ouest et en Angleterre, par exemple, c'est le protestantisme qui servit de soutien spirituel à l'édification d'une société civile moderne, en Chine, au contraire, la bureaucratie préféra soutenir la légitimité du régime impérial et le peuple se désintéressa complètement de la politique.

Au Japon, nonobstant, le taoïsme et le confucianisme (religions toutes deux importées de Chine) furent modifiés et devinrent des religions du premier type, c'est-à-dire des religions qui soutenaient les autorités en place. Le confucianisme japonais se révéla, en effet, un défenseur beaucoup plus enthousiaste du régime en place que ne le fut le confucianisme chinois ; au cours de la période Tokugawa, il joua le rôle d'une idéologie reconnaissant la légitimité du régime militaire des bakufu en ce qu'il était approuvé par l'empereur. Au cours de l'ère Meiji, son rôle fut de justifier ce que l'on appelle le "régime impérial" (tennösei). Si le shintoïsme, version japonaise du taoïsme, ne peut vraisemblablement pas être considéré comme une religion du troisième type, il fut pourtant la religion de la famille impériale en sa qualité de classe dirigeante. Cette métamorphose paraît on ne peut plus naturelle dès lors que l'on considère que le shintoïsme avait été implanté au Japon par les membres de la classe ou de la famille dirigeante.

En outre, où qu'il se tournât, le Japon était inévitablement amené à prendre conscience de l'immense fossé culturel et technologique qui le séparait des autres pays, de l'Empire chinois comme des pays occidentaux. Et c'est en quelque sorte parce qu'elles sentaient leur faiblesse que les classes dirigeantes japonaises adoptèrent une attitude à la fois défensive et agressive et que tout ce qui arrivait au Japon, quelle qu'en fût son origine, était modifié et adapté de manière à pouvoir servir à la propre défense et au propre développement du Japon. Doctrinalement parlant, le bouddhisme était partagé et appartenait aussi bien au deuxième type de religion qu'au troisième (avec des variantes suivant les sectes). Lorsqu'il avait été introduit au Japon, on l'avait utilisé, dans la mesure du possible, pour la plus grande gloire de l'État. Dans la mesure où, à l'époque, le bouddhisme était très largement répandu à travers les sociétés orientales, on pourrait très bien comparer le niveau de culture de chaque pays au regard de l'épanouissement du bouddhisme dans chacun d'eux. Lorsque Shötoku Taishi, par exemple, tenta d'encourager le bouddhisme, c'était dans l'espoir de mettre un terme aux conflits aigus qui déchiraient alors la classe dirigeante et aussi, bien sûr, pour relever le niveau culturel du Japon par rapport à celui des autres pays.

Si, comme l'a démontré Max Weber de façon très convaincante à partir des pays de l'Europe de l'Ouest, les mêmes textes sacrés interprétés de manière différente peuvent entraîner chez les peuples des styles de vie totalement différents, le même phénomène peut sans doute être observé dans les pays orientaux. En Chine, dont les religions ressortissaient au premier et au troisième types, la vie de débauche que menaient les classes dirigeantes ainsi que la pauvreté et l'inertie du peuple semblaient immuables (jusqu'à l'avènement du Parti communiste chinois). La société était en train de suffoquer : même un changement de dynastie n'apportait avec lui aucune transformation. Le Japon, cependant, en adaptant ces mêmes religions et en en faisant des idéologies capables de soutenir avec conviction le régime en place, se donna après la révolution Meiji les moyens d'utiliser et d'adapter facilement et rapidement la technologie occidentale pour le meilleur développement de l'État japonais.

Pourtant, le Japon ne possédait que cette première forme de religion (une idéologie apportant une justification religieuse aux puissants et aux tenants du statu quo) et manquait d'une religion du deuxième type, d'une religion dont les fondements soient l'individu et le but, le secours de l'humanité. Par conséquent, ni l'individualisme, ni l'internationalisme ne purent y éclore et se développer, et le peuple, qui n'avait pas de religion en propre, devint complètement areligieux. (Shinshu – ou Jodoshinshu, Vraie secte de la Terre Pure –, qui est la principale secte bouddhiste japonaise, relevait, au départ, d'un point de vue doctrinal, du deuxième type de religion ; cependant, après l'échec du soulèvement de la secte Ikko qui fut mise en déroute par Nobunaga, ses adhérents renoncèrent pour toujours à combattre les détenteurs du pouvoir.) Dans la mesure où c'est leur caractère areligieux qui les a poussés à devenir matérialistes et comme, par ailleurs, ils étaient nationalistes, les Japonais n'hésitèrent pas un seul instant à travailler ensemble à la prospérité matérielle de leur pays.

À partir de là, l'économie japonaise pouvait aisément pencher à droite. Chaque Japonais, pris individuellement, étant profondément pénétré d'une conscience nationaliste, la force de l'opinion publique pouvait (de manière tout à fait démocratique) mener à la suppression de toute activité économique libérale, sans pour autant qu'apparaisse un chef puissant ou un dictateur. Au cours de la période du régime de quasi-temps de guerre, après 1932, le peuple souhaitait voir en place un gouvernement de droite musclé. Or, les journaux et autres moyens d'information, qui devinaient cette volonté nationale, en jouèrent et l'encouragèrent tant et si bien que l'ambiance générale qui dominait alors était propice à l'apparition du fascisme. Une fois le processus engagé, il n'y eut plus moyen de l'arrêter et l'économie passa, elle aussi, sous la coupe de l'État. Et, même lorsque selon toutes les apparences l'économie libérale fut rétablie après la guerre, on n'eut aucun mal à maintenir la cohésion de l'opinion publique. De fait, tant que les autorités au pouvoir communiquèrent leurs intentions à la population, celle-ci, préparée comme elle l'était à toujours obéir, ne fit, dans la plupart des cas, aucune espèce de difficulté pour les approuver. Aussi, bien que dans les années d'après-guerre les "plans économiques" n'eussent pas véritable force de loi, ils s'imposèrent tout naturellement et la population ne se fit pas prier pour y participer.

À partir du moment où l'on considère le régime japonais d'avant la guerre comme un régime démocratique fasciste, on peut dire de l'économie d'après-guerre qu'elle fut "démocratique et planifiée". Quoi qu'il en soit, l'économie moderne qui prospéra en Europe de l'Ouest dans le contexte d'une religion du deuxième type (une religion rationnelle visant à libérer les individus) — une économie avec une industrie basée sur les techniques modernes — réussit à s'implanter au Japon dans le contexte d'une religion du premier type, c'est-à-dire d'une religion qui se proposait de maintenir et de justifier le statu quo.