L'oeuvre de François Perroux sur le site de l'Université du Québec
Il n'est pas inutile d'éclairer ces formules abstraites par des exemples concrets que J. Schumpeter lui-même n'a pas donnés, mais dont il est facile d'enrichir son développement sans en trahir le sens.
D'après l'interprétation de J. Schumpeter, Henry Ford ne devient pas entrepreneur quand, à 43 ans, en 1906, il est un chef d'entreprise indépendant, mais quand, en 1909, il commence à fabriquer son fameux modèle T, très vite connu sous le nom de voiture Ford1 . Ford est encore entrepreneur quand, perfectionnant la division du travail dans l'industrie automobile, il adopte le procédé du train d'assemblage, usant d'autre part d'une politique basée sur le principe de la baisse progressive des prix, combinée avec l'accroissement du débit. Il réalise alors une combinaison du second type : introduction d'une méthode de production nouvelle. Lord Leverhulme n'est pas entrepreneur quand à 20 ans il est modeste commerçant dans la petite ville de Wigan, mais quand il lance la fameuse marque Sunlight (Combinaison I)2 . Alfred Krupp n'est pas entrepreneur quand à 14 ans il exploite pour le compte de sa famille la fonderie que lui lègue son père, pas plus, que, lorsque, le 24 février 1848, il devient avec son associé Soelling définitivement propriétaire de l'usine ; mais il le devient quand, l'un des premiers en Allemagne, il concentre verticalement ses usines (Combinaison V), quand le premier il fabrique industriellement des cercles de roues sans soudures (Combinaison I), quand, le premier en Allemagne, il met en pratique le nouveau procédé imaginé par l'Anglais Bessemer et fabrique le produit qu'il appelle l'acier C (Combinaison I)3 .
Dans chaque grand capitaine d'industrie on peut donc chercher en quoi et à quel moment il a été entrepreneur au sens où J. Schumpeter emploie ce mot. D'autres fonctions accessoires viennent s'adjoindre en fait à cette fonction essentielle que l'analyse peut isoler. Le type de l'entrepreneur à l'état pur n'existe pas dans la réalité concrète. Les types historiques d'entrepreneur nous en offrent l'image plus ou moins oblitérée, surchargée d'éléments adventices. Comme il arrive souvent, les formes primitives du type sont les plus complexes, celles qui nous en révèlent le moins clairement l'essence.
J. Schumpeter4 en distingue quatre qui se sont succédés historiquement5.
Il était capitaliste le plus souvent, et, par conséquent, prenait place dans une classe sociale. Propriété et position d'entrepreneur étant alors moins facilement séparables qu'aujourd'hui, la seconde semblait souvent héréditaire ; en réalité, ce qui était transmis héréditairement, c'était la propriété, alors condition de l'exercice de l'entreprise. Le fabricant-commerçant a une conception autocratique de son rôle dans l'affaire et un attachement d'ordre affectif pour la"firme " qui est"sa chose " car l'" affaire " ne s'est pas encore dépersonnalisée. Elle est alors véritablement une manifestation et un prolongement de la personnalité du chef d'entreprise. De plus, le fabricant-commerçant avait une compétence technique et commerciale, était fréquemment son propre directeur technique, son propre chef de contentieux. Autant d'éléments susceptibles d'être distingués et qui en fait furent parfois confiés, contre rémunération fixe, à des agents salariés mais qui composent la figure historique du fabricant-commerçant. La réalisation de combinaisons nouvelles est alors placée dans une gangue d'autres fonctions hétérogènes.
C'est déjà un type moins complexe, bien qu'il le reste à un haut degré. Il agit soit par influence personnelle, soit par la propriété ou le contrôle de majorités d'actions. Ce chef qui peut être président d'un conseil d'administration ou administrateur délégué, ou occuper un autre poste de même sorte, n'est plus seulement le représentant de ses propres intérêts ou de ceux de sa famille; il se peut qu'il n'ait pas de rapports directs avec des usines, de relation personnelles avec la main-d'œuvre; il n'en dirige pas moins la politique d'une ou de plusieurs entreprises sociétaires.
Il peut avoir la conduite effective d'une affaire7 et réaliser des combinaisons nouvelles, même s'il a une place de travailleur salarié ou une position intermédiaire, salarié intéressé aux bénéfices. Il n'est pas capitaliste ; il n'assume pas, à titre principal8 , les risques techniques ou commerciaux. Il cherche à gagner des revenus suffisants mais, parmi les mobiles ordinaires de son action, il faut inscrire, plutôt que la recherche du plus grand gain monétaire possible, le goût du travail bien fait et de la responsabilité professionnelle, le souci d'une bonne réputation parmi les techniciens de la même branche, et même la préoccupation d'être favorablement jugé par la clientèle et par le public.
C'est un individu spécialisé dans la conception et le"lancement " des"affaires " nouvelles. Une fois l'affaire lancée, il peut, après avoir reçu une rémunération fixe, s'en désintéresser complètement. Il n'est pas lié d'une façon particulière et durable avec telle usine ou telle maison de commerce. La situation sociale et parfois la moralité de tels individus sont inférieures. Pour cette raison, et aussi parce que ceux que l'on appelle fondateurs ou lanceurs d'affaires sont, dans bien des cas, de simples intermédiaires et non des réalisateurs de combinaisons nouvelles, les théoriciens hésitent à leur reconnaître un rôle normal dans la vie économique moderne. Mais, quand un tel individu réalise une des combinaisons des facteurs de la production qui ont été plus haut mentionnées, on peut considérer qu'il est l'agent concret qui se rapproche le plus de l'entrepreneur abstrait tel que le décrit J. Schumpeter. Il n'est pas capitaliste ; il n'assure pas l'organisation et la direction de l'entreprise une fois lancée et il n'en assume pas les risques.
Pour achever la description de l'entrepreneur tel qu'il le conçoit, Schumpeter analyse les mobiles auxquels il obéit. L'évolution s'oppose en effet au circuit non seulement par les phénomènes qui y sont inclus, mais encore par les ressorts psychologiques de l'activité économique. L'exploitant, dans le circuit, combine automatiquement les facteurs de la production suivant les voies accoutumées et sous la pression des besoins. Le calcul hédonistique rend moins compte de ses décisions que la tendance à la satisfaction des besoins du groupe social dans lequel il est inséré9 . Quant à l'entrepreneur, il n'est pas plus un homo-oeconomicus dominé par le calcul hédonistique qu'il n'est l'agent d'exécution du consommateur pour la plus grande satisfaction des besoins de ce dernier10 . Il ne réalise pas des combinaisons nouvelles pour obtenir le plus grand gain monétaire, c'est-à-dire finalement la plus grande masse de biens de consommation, car, au delà d'une limite déterminée, la satisfaction procurée par une quantité supplémentaire de biens est négligeable. Il remplit son rôle, il"crée sans répit "11 parce qu'il est mû par un ensemble de mobiles irrationnels dont les principaux sont : la volonté de puissance, le goût sportif de la nouvelle victoire à remporter, la joie de créer et de donner forme à ses conceptions ; seul le premier de ces mobiles est en relation directe avec l'institution de la propriété privée. En imbriquant dans sa construction d'ensemble ce schéma psychologique de l'" activisme " des entrepreneurs contemporains, J. Schumpeter a donné plus de précision et plus de retentissement théorique à une conception que Marshall, dès 1907, avait mise en lumière12 , dont la vie des grands capitaines d'industrie offre d'innombrables exemples et que H. de Man a une fois de plus signalée dans une étude récente13 .
On ne refusera à cette théorie de l'entrepreneur et de l'entreprise ni l'originalité, ni la puissance de suggestion. Cette formule d'économie pure est un sublimé de l'épopée de l'entreprise moderne. L'histoire du capitalisme14 enseigne que les entrepreneurs jouent un rôle éminent, qu'ils ne se fixent pas en classes mais qu'au contraire ils se recrutent incessamment parmi les "hommes nouveaux ", qu'ils obéissent enfin à des impulsions et à des mobiles psychologiques qui excèdent singulièrement la recherche du gain15 . Il est frappant qu'on puisse citer à l'appui de cette thèse, outre le témoignage d'une quantité d'économistes sociologues, celui d'un historien pur dont le nom est universelle ment respecté et l'autorité indiscutée – Henri Pirenne.
Dans une étude16 synthétique sur le capitalisme qui est conduite avec une immense érudition illuminée par une intelligence et une puissance de discrimination hors pair, il insiste sur le rôle fondamental qu'ont joué dans la vie économique les innovations des hommes nouveaux possédés par l'esprit de découverte et de conquête. Les hommes d'affaires de la Renaissance font éclater les cadres et les traditions morales du Moyen Age. Les grands entrepreneurs du XIXe siècle ne s'embarrassent ni de la routine, ni même de la coutume, et ne se font les champions de la liberté que pour imprimer au milieu avec lequel ils sont en lutte la marque féconde de leur esprit créateur. Le plus souvent, leurs descendants perdent leur imagination et leur furieuse énergie. Ils songent à conserver la situation acquise, servent les puissances régnantes, sacrifient au conformisme, tiennent à dédain cette activité commerciale dont ils feignent d'oublier que, jadis ou naguère, elle les a tirés de la médiocrité, n'interviennent plus dans la production qu'en qualité de bailleurs de fonds ou de "surveillants " d'une organisation qui les dépasse, et, dans le même temps, prétendent se constituer en aristocraties. D'autres hommes nouveaux se lèvent alors qui,"hardis, entreprenants17 , se laissent audacieusement pousser par le vent qui souffle, et savent disposer leur voile suivant sa direction jusqu'au jour où; cette direction se modifiant et désorientant leurs manœuvres, ils s'arrêtent à leur tour et s'effacent devant une équipe pourvue de forces fraîches et de tendances neuves ". Quand on relit l'étude de Pirenne dont nous extrayons ces lignes, après s'être pénétré de la théorie de Schumpeter, on est frappé de trouver dans l'une et dans l'autre les mêmes idées directrices et la même résonance18 .
Aussi bien les analyses sur l'évolution du capitalisme contemporain donnent raison à J. Schumpeter quand il énonce19 qu'en dépit de quelques faits qui pourraient induire en erreur, la fonction de l'entrepreneur telle qu'il la définit perd de son importance. Il analyse les raisons de cette tendance en restant fidèle à sa méthode abstraite. Le corps social s'accoutume toujours mieux au renouvellement perpétuel des méthodes de production et chaque nouveauté se répand de plus en plus facilement dans l'ensemble de la société économique. La sphère de ce qui peut être exactement calculé et prévu sans qualification exceptionnelle s'élargit. Enfin, certaines des résistances qui s'opposaient à l'action de l'entrepreneur dans les débuts du capitalisme tendent à s'estomper20 .
1 .A rapprocher du lancement en Italie de la "509" Agnelli (exemple donné dans G. Demaria, article cité, p. 41 en note). Ford eut le mérite de considérer "l'automobile non comme un article de luxe, mais comme un objet d'usage courant même pour les masses". Richard Lewinsohn, A la conquête de la richesse. Payot, 1928, p. 233.
2. Richard Lewinsohn, ouvrage cité, p. 264.
3. Richard Lewinsohn, ouvrage cité; courtes biographies de grands entrepreneurs modernes dans Deutsche Wirtschaftsführer de Félix Pinner (Frank Fassland), Berlin, 1924.
4. Non dans le présent ouvrage, mais dans l'article Unternehmer déjà cité. A rapprocher des analyses de W. Sombart qui lui aussi distingue et décrit des "familles" d'entrepreneurs concrets : le spécialiste, le marchand, le financier. L'apogée du capitalisme, traduction citée.
5. Par là, J. Schumpeter applique ce que j'ai nommé la méthode d'abstraction décroissante plus haut. Il n'est évidemment question que de simplifications historiques "commodes".
6. En cette place, on voit bien comment on pourrait découvrir et construire des types intermédiaires. Bonn a observé que l'Allemagne n'en est plus à l'ère des directeurs, mais à celle des "directeurs généraux". A. Sayous, Préface citée au livre de Sombart, P. LII.
7. Cf. la théorie de Beckerath citée plus haut.
8. Cette restriction, pour tenir compte des répercussions qu'ont les résultats de l'"affaire" sur la rémunération du directeur intéressé aux bénéfices.
9. Ces énonciations montrent que, de même que l'"évolution" est une projection théorique appliquée au système capitaliste, de même le "circuit" est le résidu théorique d'une analyse des processus économiques dans une petite communauté vivant sous le régime de l'économie privée.
10. Cf. au début de ces développements le rôle de l'entrepreneur comme créateur de besoins sociaux.
11. J. Schumpeter, infra, chapitre consacré à l'entrepreneur.
12. A. C. Pigou, Memorial of A. Marshall. Londres, 1925, Social possibilities of economic chivalry; mentionné par G. Demaria, article cité, p. 48.
13. H. de Man, "Profit ou rendement", Revue économique internationale, décembre 1932, p. 474, cite un grand industriel américain qui, à la question "pourquoi travailler ?", a répondu à peu près: "Non en vue du gain dont je ne profite nullement, mais en vue de l'efficience".
On sait au surplus que l'étude des mobiles non hédonistiques de l'activité économique a été poursuivie par de nombreux auteurs récents, parmi lesquels P. H. Douglas, Th. Veblen (instinct de work-manskip), J. M. Clark (sentiment du devoir). Le mérite indiscutable de J. Schumpeter a été précisément d'édifier un système dynamique sur d'autres bases que le principe hédonistique, sans tomber dans la simple description sociologique, et en restant résolument abstrait et théorique.
14. Comme Graziadei, Schumpeter admet implicitement que l'entreprise est caractéristique du système capitaliste plus encore que la concurrence. Sous cet angle, encore une fois, son oeuvre et celle de Sombart se complètent, si différentes qu'elles puissent paraître.
15. Il est opportun, une fois de plus, de comprendre le rapport précis qui existe entre l'entrepreneur et l'entreprise tels que les définit Schumpeter, et la notion du système économique. La wirtschaftliche Führerschaft, en tant que fonction, subsiste dans tout système économique quel qu'il soit : elle sera exercée dans une économie fermée de manoir par le seigneur féodal, dans une économie collectiviste par des organes de l'État (type centralisateur) ou par des autorités locales ou des conseils mixtes composés de fonctionnaires, de travailleurs et d'usagers (type décentralisateur). Mais dans le système capitaliste, cette fonction revêt des formes caractéristiques qui se manifestent notamment par le mode de sélection des entrepreneurs et par la méthode dont un entrepreneur use pour réaliser la combinaison nouvelle en employant le " levier du capital ". Cf. infra la théorie de la monnaie et du capital.
16. Les Phases de l'histoire du capitalisme, travaux de l'Académie royale de Belgique.
17. "Entreprenants" : l'éminent historien, bien que non spécialiste de l'économie politique, arrive au bord de la terminologie économique.
18. Le lecteur rapprochera des développements fournis par Schumpeter sur le renouvellement des groupes des entrepreneurs ces lignes d'H. Pirenne : "On ne constate pas à travers les siècles la persistance d'une classe de capitalistes se développant d'un mouvement continu. Tout au contraire, il y a autant de classes de capitalistes qu'il y a de phases dans l'histoire économique". Le contexte montre qu'H. Pirenne ne vise pas par là le capitaliste pur mais le capitaliste qui réalise des "combinaisons nouvelles".
19. in fine.
20. La résistance du consommateur à la nouveauté est aujourd'hui des plus faibles. G. Demaria, article cité, p. 42 note avec raison l'extrême importance de la composition qualitative du groupe des consommateurs sous ce rapport. "La tradition et les coutumes des époques antérieures tendent à avoir une signification de plus en plus restreinte tandis qu'au contraire... augmente ... l'importance des éléments jeunes pour ce qui est de la demande ... ; la femme achète pratiquement la quasi-totalité des biens d'usage domestique"... les jeunes gens, pour un très grand nombre de biens, "imposent au cercle familial l'image et le goût de nouveaux biens". Cf. sur l'homogénéité de la population des États-Unis en matière de consommation, Marshall, Industry and Trade, 1re édition, pp. 140 à 162.