Ce texte reprend le thème des entrepreneurs de morale dans le cas particulier de la prescription de régimes dans les situations d'anorexie. Ils participent tous à l'application des normes, même si les modalités de leur participation à la conformité sociale peuvent différer.
Le commencement [de la carrière anorexique] peut […] être défini comme un régime, c'est-à-dire une pratique ayant pour objectif de transformer l'apparence corporelle par la perte de poids. La perte de poids initiale est alors le résultat de stratégies entreprises dans ce but […].
Ce type de « commencement » a le plus souvent un caractère public très marqué. Trois types de rôles sociaux et d'acteurs extérieurs participent plus spécifiquement à la définition publique de ce régime et au modelage de son déroulement. Il peut s'agir de personnes qui sont en position de prescrire un régime (les prescripteurs), de personnes qui incitent l'interviewée à faire un régime (les incitateurs), et de personnes qui font un régime en même temps (les accompagnateurs).
Les prescripteurs sont des professionnels. Ce peut être un médecin, un nutritionniste ou un entraîneur sportif, qui prescrit un régime spontanément ou à la demande de l'interviewée – cette dernière ayant pu auparavant être incitée à solliciter cette prescription. Il s'agit de personnes n'appartenant pas au groupe familial ou des proches et qui sont en position de tenir un discours professionnel légitime sur le corps de l'interviewée.
Je faisais de la danse classique au Conservatoire, et euh… notre prof nous disait souvent qu'il fallait perdre des kilos, donc même si c'est pas à moi qu'elle le disait, on se sent toujours un peu visée dans ces cas-là…[Isabelle]
Donc j'ai commencé à faire un régime, au début toute seule et ensuite j'ai la mère d'une copine qui m'a dit : « tu devrais aller voir un acupuncteur, machin » […]. Ben j'avais vu ce nutritionniste par l'intermédiaire de ma copine, là, qui m'avait filé des extraits thyroïdiens, qui […] m'avait donné un régime avec, « faut bouffer ci, faut bouffer ça » [Sabine].
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Les incitateurs, quant à eux, n'interviennent pas au nom d'une position professionnelle : ils appartiennent au groupe familial, des proches ou des pairs. L'incitateur familial, quand il existe, est le plus souvent la mère, à la fois en tant que responsable socialement désigné de l'alimentation et du corps des membres de la famille, et en tant que femme elle-même spécifiquement soumise aux normes diététiques et corporelles :
Ma mère est quelqu'un d'assez… attentive à l'apparence physique, donc elle trouvait ça pas mal que je perde un peu de poids [Annabelle].
Ma mère a toujours plus ou moins fait attention à son poids, à pas trop prendre de poids… pas trop manger de graisses… Donc ça nous arrivait de temps en temps de faire des petits régimes comme ça […]. A l'approche de l'été, ma mère si elle voyait qu'elle était pas bien avec ses quelques kilos qu'elle avait pris elle décidait de faire un peu attention… Une fois elle avait vu une diététicienne qui avait établi des menus […]. Donc on avait plutôt tendance à suivre ça de temps en temps [Julie].
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Pour Juliette, le type de contrôle exercé par sa mère sur son alimentation et sur son corps est justifié. On peut même parler d'une triple légitimité reconnue et exposée par Juliette lors de l'entretien : en tant que femme, elle-même soumise tout particulièrement aux normes corporelles et qui souhaite éviter à sa fille l'expérience d'un même stigmate – « parce qu'elle [sa mère] a eu des problèmes de poids » – en tant que représentante d'une norme liant « réussite sociale » des femmes et corps légitime – « Et puis en plus de ça ma mère elle pense que de toute façon dans la société c'est clair que il vaut mieux avoir une apparence physique… plutôt bien… enfin ça favorise dans… de toute façon dans la vie, toujours, c'est pour ça » – et enfin en tant que mère, qui peut, voire doit « modeler » sa fille. C'est à ce triple titre que la mère de Juliette peut légitimement occuper le rôle social d'incitateur au régime.
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Si le rôle d'incitateur au régime, dans le groupe familial ou des proches, est ainsi tenu surtout par la mère, il ne l'est pourtant pas exclusivement. Il peut en effet être tenu par un petit copain. […] Enfin, il peut être également tenu par le groupe des pairs, les copines notamment, qui peuvent alors jouer le rôle d'un incitateur généralisé par la récurrence des conversations sur le poids et la nécessité d'y veiller. Selon l'anthropologue américaine M. Nichter, le « discours sur le poids » constitue aujourd'hui un trait important de la sous-culture féminine lycéenne. De fait ce type de discours est présenté en entretien comme un trait caractéristique et pesant :
Tous les gens, tout le monde parle de poids : faut que vous sachiez ça. Quand on va à une soirée y'a pas un moment où quelqu'un… Y'a pas une soirée où on parle pas de ça [Sophie]
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Les accompagnateurs sont les personnes qui font un régime en même temps que l'interviewée. Il s'agit dans tous les cas de femmes, le plus souvent membres de la famille (« C'était l'été, genre mai-juin, on avait fait un régime avec ma mère et ma sœur, c'était genre “trois jours – trois kilos” » [Sidonie]) ou amies […].
Par sa participation à l'activité entreprise, l'accompagnateur la légitime. Mais il joue également comme un rappel vivant de l'activité entreprise, voire comme source extérieure de contrôle sur la bonne continuation de celle-ci. L'argument utilisé par les différentes interviewées pour faire un régime « à plusieurs » fait précisément référence à ce contrôle que peuvent exercer les coparticipantes les unes sur les autres.
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Prescripteurs, incitateurs et accompagnateurs ont donc en commun un statut de passeurs de normes diététiques et corporelles, mais également le fait d'exercer un contrôle sur les pratiques de l'interviewée. Imposition normative et contrôle se conjuguent pour expliquer l'influence que ce type d'acteur peut avoir sur ces pratiques. […] Les différents rôles recensés sont des courroies de transmission de l'imposition normative – rôle que peuvent jouer les « entrepreneurs de morale » chez H. Becker – et ce y compris dans le cas des accompagnateurs, qui renforcent par leur accompagnement même la légitimité de l'action entreprise, et qui peuvent être sollicités précisément pour tenir un rôle de police, de contrôleur extérieur du bon suivi des prescriptions diététiques. L'entrepreneur de régime (l'interviewée) ne commence pas un régime dans un vide relationnel uniquement balisé d'injonctions sociales générales à surveiller son poids ou à maigrir : les entrepreneurs de normes corporelles ou diététiques définissent tout autant la situation que ces injonctions, en déduisant des normes spécifiques à partir de valeurs générales – tout particulièrement dans le cas des prescripteurs – et en imposant ces normes spécifiques à un individu particulier dans des circonstances particulières.
Il existe cependant une spécificité importante de ces acteurs du commencement par rapport aux entrepreneurs de morale étudiés par H. Becker. Pour ce dernier en effet, le rôle des entrepreneurs dans la carrière tient à leur pouvoir d'étiquetage de la déviance. En revanche, l'apprentissage des techniques de la déviance que fait le déviant s'appuie sur les initiateurs que sont les autres membres du groupe déviant. Pour le dire rapidement, les entrepreneurs de morale norment en étiquetant, les membres du groupe déviant initient. L'une des spécificités de la carrière anorexique tient au fait que cette frontière est brouillée : l'apprentissage n'est pas distinct de l'imposition de la norme, les entrepreneurs tout à la fois norment et initient. Ce sont ces entrepreneurs qui peuvent enseigner à l'interviewée comment faire un régime, comment perdre du poids, qui peuvent l'aider à tenir le régime en l'accompagnant. Ce cumul des rôles s'explique par le fait que […] les pratiques de la première phase ne sont pas des pratiques déviantes, mais bien des pratiques « normales », plus spécifiquement encore des pratiques normées.