Démêler les raisons de la montée des inégalités n'est pas chose aisée. Un petit nombre seulement, la plupart effectuées aux États-Unis, ont enquêté sur la question de manière détaillée et systématique. L'importance et l'intérêt de leurs conclusions ne sauraient être niés. Il en résulte notamment, en dépit de la force avec laquelle cet argument est souvent asséné, que l'influence du libre-échange est assez négligeable. On a coutume d'arguer en effet que les travailleurs qualifiés des pays industrialisés ne peuvent que souffrir de la concurrence que leur livrent les travailleurs des pays du tiers-monde dont les salaires sont bien moindres. Aussi le salaires s'effondrent-ils, et les occasions de trouver un emploi se réduisent-elles. Il faut toutefois avoir à l'esprit que les disparités entre les revenus n'ont pas concerné, du moins en premier lieu, les activités économiques où les échanges commerciaux sont importants, ce qui suggère que d'autres facteurs aient pu intervenir. En outre, si cette thèse se vérifiait, la part des richesses commerciales détenues par les pays industrialisés aurait dû diminuer de manière significative pendant les vingt dernières années, ce qui n'a pas été le cas, puisqu'elle a plutôt augmenté. L'Irlande, le Portugal, l'Autriche, entre autres, ont vu leur part s'accroître. Même ceux qui ont cédé du terrain en termes relatifs, comme la suède, le Royaume-Uni ou la France, exportent autant qu'il y a vingt ans.
Le même constat s'applique à la production industrielle, où la part détenue par les pays riches, estimée à 80% de la production mondiale, n'a souffert que d'une très légère baisse depuis 1980. Cette période a vu en outre la production mondiale doubler, tandis que celle des pays asiatiques, en particulier de la Chine, connaissait un essor considérable. Le fait qu'une croissance soutenue au niveau mondial aille de pair avec la stabilité de la part détenue par les pays industrialisés démontre ainsi que cette part n'est nullement entamée par l'envolée de la production dans le reste du monde, et que les succès des pays d'Extrême-Orient ne se font pas aux dépens des travailleurs des pays occidentaux. La balance des échanges commerciaux avec ces pays, ainsi qu'avec les pays du tiers-monde dans leur ensemble, reste au demeurant à l'avantage de l'Occident.
L'impact des changements technologiques semble à cet égard plus important que celui du libre-échange des marchandises au niveau mondial. L'expansion de la technologie de l'information se traduit par une baisse de la demande d'ouvriers non qualifiés, dont les chances de trouver un emploi et le niveau de salaire sont également en chute libre. Dans le même temps, ceux dont les niveaux de compétence et de formation sont plus élevés voient leur productivité au travail et leur pouvoir d'achat s'accroître, creusant ainsi davantage leur avance sur les premiers. Une étude des plus poussées démontre cependant que le changement technologique n'est qu'en partie responsable de l'accroissement des inégalités aux États-Unis entre 1960 et 1996. Les tendances démographiques, les transformations du modèle de travail au sein des familles, et l'essor des revenus financiers apparaissent comme des facteurs bien plus déterminants. Moins de 30% de l'augmentation totale des inégalités aux États-Unis entre 1969 et 1992 est liée aux inégalités entre les travailleurs. On observe un nombre croissant de personnes aisées dans les familles où les deux partenaires travaillent ou parmi les personnes sans enfants. Les propriétés, les participations financières et les fonds de pension n'ont fait qu'ajouter à cette nouvelle prospérité.