Sources et limites de la croissance

2. Les sources préalables à la croissance

2.2 L'environnement institutionnel

Documents associés - Textes de référence

Les origines de la firme capitaliste


Lepage, Henri (1985), Pourquoi la propriété?, Paris, Hachette, coll. ''Pluriel", p. 118-121


Paradoxalement, les économistes ne se sont jamais beaucoup intéressés à l'entreprise. Dans la théorie traditionnelle, celle des manuels, même sous ses formes les plus évoluées, l'entreprise se réduit à une simple "boîte noire", sans personnalité ni épaisseur, dont les décisions se confondent avec celles d'un " entrepreneur" lui-même totalement abstrait. Depuis une vingtaine d'années cependant, les choses évoluent, à la suite notamment de la redécouverte d'un article vieux de plus de quarante ans : celui que le professeur Ronald Coase publia en 1937 dans la revue Economica intitulé :"The Nature of the Firm". Sous l'impulsion de personnalités comme les professeurs Armen Alchian et Harold Demsetz de U.C.L.A. (University of California, Los Angeles), Henry Manne (Atlanta), Steve Pejovich (Texas A & M), Steven Cheung (Hong Kong) et bien d'autres, une nouvelle discipline se constitue, aux frontières de l'économie, du droit et de la sociologie des organisations qui, utilisant les outils classiques du raisonnement économique, se donne pour programme d'explorer les propriétés économiques des différents systèmes d'organisation industrielle, afin de mieux comprendre la nature de leur logique juridique. Partant de l'idée hayékienne qu'à l'image des espèces biologiques et végétales, les organisations humaines subissent une sorte de sélection naturelle qui, par un lent processus d'essais et d'erreurs, conduit à l'élimination des formes institutionnelles les moins bien adaptées à leur environnement, ces travaux débouchent sur une vision renouvelée de l'entreprise et de ses institutions internes, encore peu connue en France.

Les origines de la firme capitaliste


La propriété privée n'est, rappelons-le, qu'un régime juridique particulier où les droits de propriété qui régissent les rapports des hommes entre eux quant à l'usage des choses, sont des droits subjectifs, à caractère individuel, exclusif et librement transférable. De même, l'entreprise privée n'est qu'une forme particulière d'organisation industrielle ou commerciale, où l'agencement des droits de propriété interne est conçu de telle façon que le droit d'organiser et de contrôler le travail des autres, et celui de s'approprier le profit résiduel de l'activité, sont eux-mêmes des droits individuels et exclusifs ; et leur exercice est, par définition, réservé aux propriétaires du capital financier de l'entreprise (même si, conformément au principe de libre transférabilité, il s'agit de droits dont l'usage peut être en partie ou en totalité délégué à d'autres).

Pourquoi cette liaison entre pouvoir, profit et capital ? Est-ce un hasard, un produit accidentel de l'histoire, une institution "naturelle", ou peut-on en expliquer rationnellement la raison d'être ? On eût en effet très bien pu imaginer que l'industrialisation du monde occidental se fasse à partir de principes d'organisation tout différents. Par exemple, quand on étudie l'histoire de l'industrie anglaise, on découvre qu'aux alentours des années 1830-1850, près d'un tiers des entreprises manufacturières étaient en fait des " coopératives" ouvrières dont les statuts définissaient un régime de propriété indivise et non librement cessible. Mais ces coopératives n'ont pas survécu longtemps à la concurrence des entreprises "capitalistes" de l'époque. Au bout de quelques années, la plupart d'entre elles se sont fait éliminer du marché – le secteur coopératif ne représentant plus aujourd'hui, dans les grands pays industriels, qu'une faible part de l'ensemble de l'activité économique. Pourquoi ? Comment se fait-il que dans une société fondée sur le respect de la liberté des contrats – et qui reconnaissait donc aux individus la liberté de choisir et de définir eux-mêmes leurs modes d'association –, ce soit cette forme particulière d'organisation, la firme privée de type capitaliste, qui ait émergé comme le principal vecteur de la division industrielle du travail ?

La réponse est simple : s'il en fut ainsi, c'est parce que cette forme d'entreprise, à l'expérience, s'est révélée dotée des capacités d'efficacité les plus grandes. Personne ne conteste qu'au XIXe siècle l'entreprise privée s'est affirmée comme la forme d'organisation industrielle la plus efficace pour résoudre les problèmes de survie qui se posaient encore au plus grand nombre. Même les marxistes sont d'accord sur ce point, qui reconnaissent les services éminents que le capitalisme a rendus à l'humanité dans sa marche vers le progrès.

Mais cela ne suffit pas. De même qu'il ne suffit pas d'invoquer les avantages économiques du régime de la propriété privée, dans la mesure où l'entreprise se présente comme un univers infiniment plus complexe que la simple relation directe d'appropriation existant entre le propriétaire individuel et sa propriété personnelle, qu'il s'agisse d'un bien immobilier ou d'une propriété foncière. Il faut aller plus loin, il faut identifier ce qui, dans la combinaison juridique définissant l'entreprise capitaliste, permet d'expliquer sa plus grande efficacité3.

Les analyses développées dans le cadre de la théorie moderne des droits de propriété suggèrent que la propriété privée doit sa supériorité essentiellement à trois caractéristiques :

  • l'aptitude de son système interne de droits de propriété à résoudre, dans les conditions d'efficacité les plus grandes, les problèmes d'organisation, d'évaluation, de contrôle et de surveillance qui apparaissent nécessairement dès lors que l'on a recours à des formes collectives de division du travail ;
  • les avantages qui résultent pour la collectivité de ce que, dans ce système, le droit au pouvoir de contrôle et de décision est assis sur la propriété d'un bien fongible, aisément individualisable et librement cessible ;
  • sa capacité à mobiliser – toujours dans les conditions d'efficacité les plus grandes – les énergies créatrices des individus pour découvrir et mettre en œuvre des techniques de production sans cesse plus performantes.