Les nouveaux partenariats entreprise-éducation nationale

Pendant longtemps, l’école et l’entreprise ont évolué dans des mondes différents qui communiquaient assez peu. L’école était le lieu de la formation initiale garantissant l’accès à une qualification reconnue et l’entreprise celui où l’on mettait en œuvre les compétences acquises dans l’univers scolaire. Aujourd’hui, cette coupure entre les deux mondes n’est plus possible. Du côté de l’école, on sait maintenant qu’un diplôme, même obtenu dans une filière professionnelle, ne garantit pas nécessairement la maîtrise de toutes les compétences nécessaires à l’autonomie professionnelle. La valeur des diplômes n’est d’ailleurs plus la même qu’autrefois : le « parchemin » ne signifie plus obligatoirement l’accès aux fonctions d’encadrement et au statut social qui leur est lié. Du côté des entreprises, on observe que la segmentation des métiers et des fonctions a désormais cédé la place à la diversité des parcours et à la mobilisation de compétences plus transversales. Les entreprises doivent maintenant construire des parcours d’intégration et de professionnalisation des jeunes qu’elles recrutent, et dont elle attend non seulement un certain niveau de connaissances mais aussi une capacité d’adaptation résultant de l’expérience acquise en situation d’emploi. Dans ces conditions, ce sont les rôles respectifs de l’école et de l’entreprise dans la formation de la jeunesse qui doivent être réexaminés.

Thème : L'entreprise
Mise en ligne : 30/08/2010

Dossier réalisé par Philippe Deubel

Coordination Baptiste Marsollat


I- POURQUOI FAUT-IL RENFORCER LES LIENS ENTRE L’ENTREPRISE ET L’EDUCATION NATIONALE ?

A- L’insertion professionnelle des jeunes est particulièrement difficile en France

 La situation des jeunes sur le marché du travail est plus mauvaise que celle des autres tranches d’âge. Quelle que soit la période considérée, le taux de chômage des jeunes est toujours supérieur à celui des adultes et il est, en outre, particulièrement sensible à la conjoncture. Les jeunes sont en effet les premiers touchés par les retournements de cycle. Alors que le taux de chômage des jeunes de moins de 26 ans est de 6% en 1975, il dépasse les 15%  en 1983 et les 20%  au début des années 1990. En 2006, avec un taux de chômage global de 10%, celui des 15-24 ans s’élève à 23%. Dans l’Union européenne, seules la Grèce, la Slovaquie et la Pologne connaissent des taux encore plus élevés. A l’inverse, le taux de chômage des 15-24 ans est de 14% en Allemagne et au Royaume-Uni et de 17% en moyenne dans l’Union européenne.

Si l’on ramène maintenant le nombre de jeunes au chômage à l’ensemble des jeunes (en emploi et en études), la proportion d’entre eux qui sont au chômage en 2006 est de 8,6% en France contre 7,8% dans l’Union européenne.

Environ 40% des jeunes sont en emploi tandis que 50% d’entre eux en études. 35% des 15-26 ans en emploi ont des contrats précaires (contrats à durée déterminée, intérim et contrats aidés) alors que ce type de contrats ne concerne que 15% de l’ensemble des salariés.

Une autre difficulté tient au fait que la relation diplôme-emploi tend à se relâcher. Si l’obtention d’un diplôme, en particulier de l’enseignement supérieur, apparaît toujours comme un moyen de se prémunir contre les difficultés d’insertion, les générations actuelles, plus diplômées que leurs aînées, rencontrent davantage de difficultés à trouver un emploi qui correspondent à leur diplôme. Elles sont plus souvent confrontées à une situation de déclassement – définit comme la situation d’un actif dont le niveau de diplôme est supérieur à celui requis normalement pour l’emploi qu’il occupe. Ainsi aujourd’hui, trois ans après la fin de leurs études, le déclassement touche déjà environ un quart des jeunes. Ce phénomène s’explique par la progression plus rapide du nombre de diplômés que celui des emplois qualifiés. Aujourd’hui, en effet, c’est 70% d’une génération qui parvient au baccalauréat et 38% qui obtient un diplôme de l’enseignement supérieur.

Ajoutons à cela l’existence de fortes inégalités entre les jeunes. Si malgré la réalité du déclassement, le diplôme protège toujours du chômage, il n’en demeure pas moins que le chômage et la précarité des jeunes varient selon le niveau de diplôme. En 2001, le taux de chômage des non diplômés s’élève à 28%, celui des diplômés du secondaire et du supérieur respectivement à 15% et 10%. Sept ans après la sortie du système éducatif, les taux sont respectivement de 22%, 9% et 5%. Un jeune diplômé du supérieur a une probabilité trois fois plus faible de se trouver au chômage qu’un jeune sans qualification.

Le déclassement varie également selon le diplôme. Il concerne plus les diplômés des bacs techniques et professionnels (48%), de l’enseignement supérieur court tels que les BTS, DUT (36%) que ceux des grandes écoles et troisième cycle universitaire (24%). Ces inégalités entre les différents diplômes recoupent des inégalités entre groupes sociaux. Un enfant de cadre a toujours deux fois plus de chances d’accéder à l’enseignement supérieur qu’un enfant d’ouvrier (80% contre 40%), d’où un risque de chômage plus élevé pour le second. Les inégalités sur le marché du travail s’expliquent essentiellement par l’accès différencié aux études car à diplôme équivalent, l’origine sociale a peu d’effet sur la situation socioprofessionnelle. Les enfants d’ouvriers qui sortent de l’enseignement supérieur s’insèrent même plus vite que les enfants de cadres parce qu’ils sont moins exigeants et acceptent plus facilement un relatif déclassement salarial.

B- Quelques facteurs explicatifs de ces difficultés d’insertion

Ces difficultés s’expliquent tout d’abord par le processus d’insertion lui-même. Il est en effet logique que les jeunes sortants du système éducatif connaissent quelques difficultés car l’insertion est rarement spontanée. C’est au terme d’un cheminement, constitué par de multiples étapes et épreuves, que les jeunes trouvent une situation professionnelle qui leur convient. L’insertion est donc un parcours. De plus, leur manque d’expérience professionnelle pèse sur leur productivité, et les salaires minimaux étant jugés trop élevés, les employeurs sont parfois réticents à embaucher des jeunes. Le fait que les jeunes soient plus touchés par les retournements conjoncturels s’explique aussi par la règle selon laquelle « le dernier arrivé est le premier parti ». Ainsi, le chômage, le déclassement, la précarité, les salaires faibles sont-ils censés régresser avec le temps. Rappelons que la moitié de la mobilité des jeunes est volontaire. Une enquête réalisée sur un panel de jeunes (enquête Génération 1998 du CEREQ http://www.cereq.fr/cereq/G98ind/premierepage.htm) montre que leur taux de chômage passe de 30 à 11% au terme des trois premières années de la vie active. Au bout de trois ans, 85% des jeunes travaillent et les trois quarts sont en contrat à durée indéterminée  sept ans après la sortie de l’école. Quant au salaire médian, il augmente de 50% entre la première et la septième année. Ainsi une large part des difficultés professionnelles s’estompe-t-elle avec le temps.

Cela dit, on ne peut pour autant se satisfaire de cet état de fait, et ce d’autant plus que les performances de la France en ce domaine sont du même ordre que celles des pays les moins développés de l’Union européenne.

Si le système éducatif est souvent mis en cause – puisque 150 000 jeunes en sortent sans diplôme chaque année (sur 800 000 jeunes sortants) et que, dans l’enseignement supérieur, la moitié des étudiants de première année ne passe pas en deuxième année – la cause de nos médiocres performances tient plutôt à la coupure historique entre le monde de l’éducation et le monde de l’entreprise, qui se traduit trop souvent par des sorties sans diplôme ou des orientations qui ne débouchent sur aucun métier. De manière plus générale, il est évident que l’existence de bon nombre de formations inadaptées et d’un système d’orientation complexe et peu lisible entraînent un allongement du processus d’insertion et de la durée du chômage.

Par ailleurs, il importe de souligner que les nombreuses initiatives de la puissance publique pour remédier aux difficultés d’insertion des jeunes – initiatives bien compréhensibles mais tout à fait conformes à la tradition française d’interventionnisme dans les affaires économiques – n’ont pas eu les effets attendus. En effet, dès la fin des années 1970, conscient du problème spécifique posé par l’insertion des jeunes, l’Etat a mis en place divers dispositifs pour enrayer ce phénomène (exonérations de charges à l’embauche des jeunes, Pactes nationaux pour l’emploi). Cette politique a été prolongée par la création en 1982 des Missions locales et des Permanences d’accueil, d’information et d’orientation (PAIO), dont l’objectif était d’aider les jeunes de 16 à 25 ans sortis sans qualification du système scolaire à s’insérer dans le monde du travail. Peu après, en 1984, ont été instaurés les contrats de travail par alternance et les Travaux d’utilité collective (TUC), qui visaient à répondre aux besoins collectifs non pris en compte par le marché. Depuis, on recense plus de 35 mesures destinées aux jeunes de moins de 26 ans et on estimait en 2005 le nombre de jeunes passés par les dispositifs de politique de l’emploi à près de 730 000. La part des emplois aidés parmi les emplois occupés par les jeunes s’élève désormais à 26% (20% en 1990), contre 5% pour l’ensemble des salariés. Or, en dépit de la profusion de dispositifs spécifiques visant à améliorer l’insertion professionnelle des jeunes, il apparaît que leur situation n’a guère évolué : l’insertion des jeunes Français demeure plus difficile que dans les autres pays. Aussi peut-on raisonnablement estimer aujourd’hui que la solution aux difficultés de la jeunesse passe avant tout par un renforcement du lien entre l’école et l’entreprise.

II- COMMENT RENFORCER LES LIENS ENTRE ENTREPRISE ET EDUCATION NATIONALE ?

A- Les propositions des rapports  Proglio

Les rapports dits « Proglio » – « L’insertion des jeunes sortis de l’enseignement supérieur » (http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/064000162/0000.pdf, février 2006) et « Promouvoir l’alternance » (http://www.economie.gouv.fr/services/rap09/091210promouvoir-developper-alternance.pdf, remis le 10 décembre 2009) – fournissent quelques pistes qui semblent prometteuses pour favoriser l’insertion professionnelle des jeunes.

L’alternance, système qui permet de combiner enseignement théorique et expérience professionnelle, a connu d’importantes évolutions ces dernières années : côté employeurs,  c’est la formation qui est de plus en plus valorisée, certains groupes industriels ayant même créé leurs propres centres de formation en alternance (voir plus bas le cas de Campus Veolia Environnement) ; côté étudiants, c’est également un choix d’orientation de plus en plus fréquent. A la suite du second rapport Proglio, « Promouvoir l’alternance », le Secrétaire d’Etat chargé de l’Emploi, Laurent Wauquiez, a même annoncé le lancement d’ateliers de l’apprentissage et de l’alternance. Ces ateliers devront permettre d’atteindre l’objectif fixé par le Secrétaire d’Etat : un jeune sur cinq en alternance à l’horizon 2015. Dès maintenant, 425 000 jeunes sont en contrat d’apprentissage et la dépense nationale pour la formation professionnelle et l’apprentissage représente déjà 28 milliards d’euros (supportée à la hauteur de 42% par les entreprises). A cet égard, pour renforcer l’alternance, le rapport Proglio recommande d’exonérer de cotisations Unedic l’employeur d’apprentis.

De manière plus générale, le premier rapport, « L’insertion des jeunes sortis de l’enseignement supérieur », formule quelques propositions pour décloisonner le système éducatif et les structures économiques.

Parmi celles-ci, la proposition la plus commentée visait à inciter l’entreprise à nouer avec les jeunes recrutés un engagement durable, notamment par la reconnaissance du contrat à durée indéterminée comme forme normale d’embauche. Une telle proposition permettrait de battre en brèche la conviction désormais bien répandue dans l’opinion selon laquelle on ne peut débuter sa vie professionnelle sans bénéficier de mesures incitatives. Il s’agit de faire admettre par les entreprises l’idée que la moindre productivité des jeunes au cours des premiers mois de la vie professionnelle ne doit pas être compensée par une aide publique mais par un engagement de ces jeunes dans le développement de leurs compétences et dans la réussite de l’entreprise.

Une autre proposition majeure du rapport consistait à mieux définir les rôles respectifs des structures universitaires et des entreprises dans la professionnalisation. Puisqu’il n’est pas dans la mission de l’école de « coller » aux besoins des entreprises, mais au contraire de donner aux jeunes toutes les bases dont ils ont besoin pour évoluer dans des métiers qui connaîtront nécessairement des changements importants, il convient de développer les formations en alternance sous contrat de travail. Cela suppose que les entreprises apprennent à anticiper leurs recrutements en pensant systématiquement à pourvoir leurs besoins futurs en recrutant des jeunes en apprentissage ou en contrat de professionnalisation. Cela suppose aussi que les branches professionnelles s’emparent de cette question en développant des certifications venant compléter, à travers des spécialisations acquises dans des champs particuliers, les diplômes acquis dans les structures d’enseignement.

D’autres propositions figurant dans le rapport méritent également d’être citées, comme l’intégration de l’orientation et de la préparation à l’insertion professionnelle dans les cursus universitaires (en introduisant par exemple dans tous les cursus des « crédits » ou des modules consacrés à la connaissance de l’environnement professionnel et économique), l’action à mener pour rendre les diplômes plus lisibles en diffusant auprès des employeurs des documents décrivant les aptitudes, connaissances et compétences attestées par ces diplômes, ou encore la facilitation de l’intégration des jeunes issus des milieux les plus défavorisés dans les filières les plus sélectives en instaurant des bourses co-financées par des crédits publics et des crédits privés (provenant notamment des entreprises qui recrutent des jeunes sortant de ces filières).

B-Une illustration du renforcement du lien école-entreprise : le Campus Veolia Environnement

Le Campus Veolia Environnement (présenté par Christian Dapilly lors des entretiens Louis Le Grand 2009)  est un exemple tout à fait intéressant des nouveaux partenariats qui peuvent se tisser entre les entreprises et l’Education nationale. Veolia Environnement, présidé pendant longtemps par Henri Proglio, est le seul groupe mondial dont l’activité est exclusivement dédiée aux services de l’environnement et qui propose une palette d’offres dans chacune de ses activités : eau, propreté, énergie et transport. Le groupe Veolia est représenté par 336 000 salariés dans 72 pays, sur les cinq continents. Il réalise 36,2 milliards de chiffre d’affaires, dont 67% auprès des collectivités publiques.

Conscient de l’accroissement des besoins en matière de qualification des collaborateurs, le groupe Veolia a créé en 1994 le Campus Veolia Environnement, qui est le centre de formation de l’entreprise et la plate-forme de développement des compétences communes à l’ensemble des activités du groupe. Les missions du Campus Veolia sont de développer les compétences des collaborateurs et des futurs collaborateurs, de promouvoir les métiers de services en matière d’environnement, d’accompagner la croissance du groupe en France et à l’international et d’établir et consolider des partenariats avec des acteurs majeurs de la formation et du recrutement, et notamment avec l’Education nationale.

Afin de remplir ces missions, Veolia a fait le choix de l’alternance comme vecteur de la professionnalisation. Cette alternance illustre bien ce que peut être le rapport école-entreprise, dans lequel il n’y a pas de professionnalisation sans expérience. Dans ce cadre, l’alternance théorie/pratique est systématique et s’articule autour d’une formation tutorale assurée par des professionnels du groupe, après que l’entreprise leur a apporté les méthodes pédagogiques leur permettant de transmettre leurs savoir-faire. Ces tuteurs interviennent pendant la formation, puisque les enseignements sont dispensés par des professionnels du terrain, mais aussi en entreprise, puisque les stagiaires sont épaulés dans leur formation par des tuteurs formés. L’ingénierie pédagogique se construit autour de l’utilisation de méthodes d’enseignement modernes et d’une conception multimédia du parcours pédagogique : cours individualisés, formation à distance, e-learning, tutorat, simulateur,… Quant à l’évaluation académique des formations dispensées, elle demeure évidemment dans le champ de l’école.

Pour développer cette philosophie de l’alternance, Veolia s’appuie sur des partenaires extérieurs (Conseils généraux, Education nationale, branches professionnelles) afin de faire évoluer les référentiels de formation. L’entreprise a notamment noué des relations intéressantes avec l’enseignement supérieur : les enseignants du supérieur découvrent l’entreprise à l’occasion de séminaires de découverte et de compréhension des métiers tandis que les professionnels du groupe s’investissent en retour dans la vie des Ecoles et des laboratoires de recherche. Ce rapprochement exemplaire avec l’enseignement supérieur prend notamment la forme de « Trophées performance », qui permettent à l’entreprise de décerner aux meilleurs mémoires de fin d’études (Bac +5) des récompenses permettant à la fois aux étudiants de mieux connaître les activités du groupe Veolia et à l’entreprise d’identifier de nouveaux talents.

Au total, l’action du Campus Veolia Environnement s’inscrit à la fois dans l’intérêt de l’entreprise (qui est de détecter des potentiels, de former des collaborateurs, de susciter des vocations etc.), et dans l’intérêt de la population scolaire et universitaire, qui est de se former pour trouver des emplois de qualité.

CONCLUSION

Le rapprochement entre l’école et l’entreprise apparaît donc à la fois inéluctable et hautement souhaitable, dans la perspective de l’amélioration de l’« employabilité » des jeunes. Toutefois, si ce rapprochement est maintenant à peu près acquis au niveau des mentalités, il est encore loin d’être totalement installé dans les faits. Les employeurs doivent accentuer les efforts d’intégration et de développement des compétences, et ne plus rechercher exclusivement des jeunes immédiatement opérationnels, surtout dans un contexte de retournement démographique. Pour les entreprises, il faut maintenant intégrer définitivement l’idée que les individus sont porteurs d’un capital humain, et constituent donc un investissement pour l’avenir. L’Education nationale doit de son côté certainement continuer à donner aux jeunes la formation de base qui leur servira tout au long de leur vie active – et qui est d’autant plus nécessaire qu’il faudra pour la plupart d’entre eux changer plusieurs fois de métier au cours de leur vie professionnelle – mais elle doit en même temps affirmer encore davantage sa préoccupation de la réussite professionnelle et sociale de tous les élèves, ce qui suppose de s’ouvrir au monde économique et social, et tout particulièrement aux entreprises.

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