Le thème des "nouveaux mouvements sociaux" émerge au milieu des années soixante au moment où le mouvement ouvrier qui était situé au creux de la société industrielle ne semble plus avoir le monopole des grandes mobilisations sociales. On désigne alors les objets les plus divers, du moment qu'ils se distinguent de la figure classique du mouvement ouvrier : mouvements noirs et luttes étudiantes aux Etats-Unis, et, partout, mouvements écologistes, féministes, régionalistes, pacifistes. Ces mouvements ne concernent plus directement les problèmes de la production et de l'économie, ils se situent dans le champ de la culture, de la sociabilité, de la ville, des valeurs, et paraissent bousculer les formes classiques de gestion du conflit social et de la représentation politique, ils mettent aussi en scène de nouveaux acteurs comme les "minorités », les femmes, les jeunes, les classes moyennes fortement scolarisées. De manière très schématique, il apparaît aussi que la sociologie des nouveaux mouvements sociaux est associée à une critique des paradigmes jusque-là dominants de la sociologie : le structuro-fonctionnalisme et le marxisme. Ces "nouvelles » perspectives sociologiques, en insistant sur la rationalité des acteurs et sur la nouveauté des enjeux, s'efforcent de montrer que les nouvelles luttes ne se réduisent pas seulement à des conduites de crise. Dans ces années où naissent ces nouvelles luttes sociales, on s'interroge pour savoir si ces mouvements sont liés par quelque principe unique, comme le fut le mouvement ouvrier, ou s'ils relèvent de problèmes spécifiques, indépendants les uns des autres. Il s'agit alors de savoir si ces mouvements indiquent une mutation vers un nouveau type de société, ou s'ils ne manifestent qu'une diversification des conflits et la "montée » de nouvelles catégories sociales. Que reste-t-il de ces problèmes et de ces interrogations vingt ans ?
(…) Après une période de croissance et d'organisation au cours des années soixante-dix, chacun s'accorde à reconnaître que, dans le cas français, les nouveaux mouvements ont décliné. Mais en même temps, diverses luttes, mobilisations, conduites sociales ont "à voir » avec les nouveaux mouvements qui se définissent alors, de manière négative, comme l'ensemble des mobilisations au statut "incertain » parce que ne s'inscrivant pas pleinement dans les figures classiques des mouvements syndicaux, des défenses d'intérêts institutionnalisées, des organisations politiques, ou bien encore des mouvements religieux ou nationaux. Une définition aussi large des nouveaux mouvements, incluant parfois des conduites aux marges de la déviance, nous oblige à distinguer plusieurs définitions de ces mouvements et des problèmes qu'ils posent au sociologue.
Pour quelques chercheurs, proches des perspectives développées par Alain Touraine, l'objet nouveau du mouvement social s'inscrit dans un cadre théorique relativement précis et contraignant. Ces mouvements désignent des acteurs définis par des rapports sociaux conflictuels et des modèles culturels ; il s'agit de conflits mettant en jeu des acteurs centrés sur la défense d'une identité et d'un mode de vie, opposés à des formes de domination sociale et de contrôle culturel, et en appelant à l'autonomie des sujets. La question qui se pose alors est de savoir en quoi des luttes sociales sont "informées » par ce type de mouvement et se distinguent des conflits sociaux de la société industrielle. D'autres chercheurs sont sensibles aux formes et aux mécanismes de la mobilisation. C'est moins la nature du conflit et des rapports sociaux en jeu qui constitue la nouveauté du mouvement, que les processus de mobilisation adoptés. Le thème majeur est celui de l'institutionnalisation des luttes et de leurs stratégies de mobilisation et de pression. Il semble que les recherches portant sur les coordinations extra-syndicales apparues en France en 1988 s'inscrivent, pour une part, dans cette perspective. L'étude de nouveaux thèmes revendicatifs et des acteurs imprévus peut aussi être abordée dans sa dimension proprement culturelle. L'objet sociologique est alors moins défini par un conflit que par une capacité de provoquer des changements normatifs et moraux. Dans ce cas, les chercheurs s'intéressent aux conduites novatrices, quel qu'en soit le champ, et parlent surtout de minorités actives, d'innovations culturelles, de modernisation ou de "post-modernisation ».
Au bout du compte, la diversité de ces perspectives montre que le principe d'unité de ce que l'on appelle les nouveaux mouvements sociaux est loin d'être manifeste, tant en ce qui touche la notion de mouvement social qu'en ce qui relève de son caractère "nouveau ».