Lorsqu'on s'interroge sur les raisons d'être de ce regain de faveur pour les groupements régionaux, on mentionne presque immédiatement plusieurs arguments qui coulent presque de source. On s'étend beaucoup moins sur d'autres qui correspondent davantage à ce qu'on pourrait appeler la "zone grise" du non-dit.
Raisons officiellement invoquées
Les protagonistes de la vague de régionalisation des années quatre vingt ont d'abord, dit-on, un esprit tout différent de ceux des années soixante. Il ne s'agit plus de se regrouper pour se "fermer" sur la base de la substitution aux importations et d'un développement conçu de façon auto-centrée, si ce n'est autarcique. On a maintenant épuisé les illusions sur la capacité d'un commerce intra-régional qui, sauf exception (Marché Commun Centre Américain) n'a vraiment progressé de façon notable nulle part à l'exception de la C.E.E. et de l'A.E.L.E.. A l'évidence, ce n'est pas en additionnant des marchés étroits et mal constitués, souvent soumis à des barrières naturelles coûteuses en termes de frais de transport, qu'on continue à prétendre, au moins pour les pays en développement, aboutir à une dynamique de l'intégration régionale.
Aujourd'hui, les groupements régionaux sont présentés comme des entités qui veulent se donner les moyens de participer pleinement à la croissance tirée par l'exportation et aux négociations commerciales internationales. On invoque trois série de raisons particulières.
a) Pour les "petits pays", l'ensemble régional est le moyen d'être présent sur le marché international en représentant une taille critique minimum.
b) Il apparaît aussi pour les mêmes, comme la garantie d'accéder aux débouchés privilégiés du "grand" voisin auquel on s'agrège. C'est l'argument que l'on pourrait appeler avec J. Whalley (1992) du "Safe Haven Trade Agreements" (havre de sécurité des accords commerciaux).
c) Pour les grands pays - à commencer pour les Etats-Unis avec l'ALENA -, il est certain que le repli vers le régional, correspond aussi à une certaine déception - par rapport aux difficultés rencontrées par les Négociations Commerciales Multilatérales. On se révèle prêt à "rétrécir le périmètre" de la négociation et à chercher à exploiter, en première ligne, les avantages comparatifs au niveau régional.
A cette présentation un peu irénique pourraient bien cependant s'ajouter d'autres considérations un peu moins avouables.
Autres motifs moins affichés
Trois motifs risquent aussi d'être sous-jacents à l'entreprise de régionalisation :
d) La volonté de réservation des marchés de la zone n'est jamais directement invoquée et, pourtant, elle est sous-jacente à bien des arrangements régionaux. L'idée serait finalement de plus ou moins signifier que les affaires de la zone - et sans doute aussi au premier chef les débouchés - "le syndrôme du : ce sont nos marchés" (Bhagwati, 1991) au moins à titre principal, si ce n'est à titre exclusif. Bien sûr cela n'est jamais clairement explicité mais, incontestablement, l'idée de fragmentation du monde en grandes régions, pousse toujours peu ou prou vers cette dérive. On sait ce qu'il en fut au cours des années trente. Le risque pour n'être qu'implicite n'est pas aujourd'hui non plus tout à fait exclu.
e) L'idée, finalement assez proche, de "l'Hinterland" à constituer. Au moment où la compétition internationale s'exarcerbe et où parfois tel ou tel grand pays, hier leader non contesté, doute un peu de ses propres forces, la vieille optique d'un "arrière pays" chère aux géographes reprend de l'importance. Qu'il s'agisse des Etats-Unis qui rêvent ("Initiative pour les Amériques" du Président Bush de juin 1990) d'une "Amérique de l'Alaska à la Terre de Feu", mais commencent à se mettre à même de résister à toutes les autres "forteresses", l'idée ne serait-elle pas de vouloir ainsi retrouver son hégémonie : combiner la technologie américaine, la main d'œuvre mexicaine et les ressources naturelles canadiennes, est une perspective bien attrayante ! L'Europe elle-même pourrait bien avoir demain avec l'Est (mais quid de l'Afrique ?) cette même idée de retrouver des zones à demande solvable forte et à facteur travail bon marché que l'on cherchait autrefois en occupant seulement le rivage des continents nouveaux mais en se constituant un "arrière pays" source de débouchés et de main d'œuvre.
f) Enfin, la recherche d'une intégration de la forme du "moyeu de la roue et de ses rayons" ("Hub and Spokes" a-t-on dit pour l'ALENA) n'est pas non plus absente de certaines de ces tentatives. En particulier, pour les Etats-Unis, qui ont un revenu par tête au moins 7 fois plus fort que le Mexique (22 000 contre 3000 dollars en 1990) ou des salaires horaires 5 fois plus élevés (10 dollars contre 2), on comprend, tout particulièrement, le sens de la formule. Mais ailleurs, le risque existe aussi : pays originels de la C.E.E. par rapport aux nouveaux associés éventuels de l'Est ou du Sud, Brésil et Argentine dans le cas du Mercosur, etc…