On nous avait expliqué que l'industrialisation ne pouvait s'accommoder que d'une famille réduite au noyau conjugal et aux enfants et adolescents. Que cette théorie comporte une part de vérité, cela est évident. II est certain que dans une société agraire, l'outil de travail et la position sociale sont souvent transmis du père au fils, tandis que le statut d'enseignant ou de médecin ne sont pas transmis, mais acquis. II en résulte un effet d'autonomisation de l'individu par rapport à la famille d'origine. Mais une chose est de concevoir ces distinctions, une autre d'en tirer la loi conditionnelle "si A (industrialisation), alors B (famille nucléaire)". La preuve du non sequitur réside simplement dans le fait que, dans certaines sociétés, comme au Japon, l'industrialisation se soit faite plutôt avec la famille étendue qu'elle a contribué à renforcer, au moins pendant une longue période, que contre elle.
On nous avait expliqué qu'un pays pauvre était condamné à le rester : pas de développement sans augmentation de la productivité ; pas d'augmentation de la productivité sans investissement, pas d'investissement sans épargne, pas d'épargne dans un contexte de pauvreté, ergo pas de développement sans aide extérieure. De nouveau, chacune de ces propositions comporte indubitablement une part de vérité. L'augmentation de la productivité est bien entendu source d'enrichissement. L'investissement suppose effectivement que certains agents économiques aient la capacité de ne pas consommer tout de suite toutes les ressources dont ils disposent. La théorie est donc composée de propositions dont aucune, prise en elle-même n'est choquante, mais dont l'ensemble conduit à des conséquences fâcheuses. Car si la théorie était vraie, le Japon n'aurait pas d0 se développer, en tout cas pas de la manière dont il s'est développé historiquement.
On nous avait annoncé que la population active serait de plus en plus insérée dans des organisations de plus en plus vastes et bureaucratisées. Or la distribution en dimension des entreprises françaises ou italiennes n'a guère varié, semble-t-il, depuis le début du siècle. La théorie de la nécessaire expansion de la bureaucratisation repose elle aussi sur des propositions non choquantes lorsqu'elles sont considérées individuellement, mais qui aboutissent, prises ensemble, à des conséquences douteuses.
On nous avait expliqué que la modernisation impliquait la sécularisation. On nous a, depuis, expliqué que le XXIème siècle serait religieux. Et Max Weber avait déjà remarqué que l'industrialisation foudroyante des États-Unis au XIXème siècle avait engendré une revitalisation plutôt qu'un dépérissement du protestantisme [...].
La théorie de la transition démographique avait prédit que l'abaissement des taux de mortalité serait suivi d'un abaissement général des taux de natalité et qu'on atteindrait un palier dans la croissance démographique.
On nous avait annoncé que les conflits sociaux et les choix politiques seraient de moins en moins nettement alignés sur les clivages de classe. Ultérieurement, on nous a prédit un retour des conflits de classes. Aucune de ces propositions ne paraît avoir reçu de confirmation définitive.