Henri Lepage – Depuis le début des années 90, le Japon va de récession en récession. Son redressement est pourtant essentiel à une reprise en Asie. Quels sont les facteurs qui s'y opposent ?
Gary Becker – La crise financière... et la lenteur des Japonais à en reconnaître la gravité. Depuis dix ans, le Japon est prisonnier d'une grave crise financière dont l'origine se situe dans les excès spéculatifs des années 80. À l'époque, le pays a connu un emballement des valeurs foncières et immobilières tout a fait déraisonnable. La bourse a suivi, pour terminer par un formidable crash.
H.L. – Comment se sont-ils mis dans cette situation ?
G.B. - Les Japonais pensaient que les prix allaient monter quasi indéfiniment. Plus les prix des terrains et des immeubles grimpaient, plus ils paraissaient riches, et plus ils s'endettaient pour acheter des actions auprès de banques qui n'hésitaient pas à leur prêter puisque, apparemment, ces prêts étaient gagés par de solides actifs. Le jour où le marché s'est effondré, les banques ont cherché à couvrir leurs pertes en rappelant leurs prêts. Or ceux-ci avaient été accordés à des entreprises dont les garanties immobilières avaient brutalement fondu comme neige au soleil. Tout le monde s'est ainsi trouvé piégé. Les entreprises ne pouvaient plus rembourser leurs dettes, et les banques se sont retrouvées assises sur des montagnes de prêts irrécupérables. C'est le mécanisme classique – mais qui était devenu très rare – de ce que les économistes appellent une debt deflation.
H.L. – Au début des années 90, les États-Unis ont connu un problème un peu similaire...
G,B. – Vous faites sans doute allusion à la fameuse crise des caisses d'épargne américaines, les Saving and Loans. Dans les années 80, elles ont massivement aidé à financer des placements immobiliers de qualité de plus en plus douteuse. Tout allait bien tant que les agents économiques anticipaient une poursuite de l'inflation. Mais le jour où les anticipations se sont retournées, les affaires se sont arrêtées. Impossible de revendre son bien sans enregistrer une perte énorme par rapport à la valeur "artificielle" à laquelle il avait été acquis. Les gens ne pouvaient plus rembourser leurs prêts, et les caisses d'épargne étaient en faillite. L'État est intervenu : il a accepté de renflouer le système des caisses d'épargne contre la fermeture de centaines de petits établissements. Le dossier a été bouclé très vite. Ce fut l'une des causes de la récession modérée que le pays a connue en 1989-90. Mais, aujourd'hui, plus personne n'en parle. L'affaire est réglée. Les Saving and Loans ne jouent plus qu'un rôle marginal dans le pays.
H.L. – Fallait-il vraiment que l'État intervienne? Je suis surpris de vous voir, vous, le Nobel libéral, admettre la légitimité d'une telle opération...
G.B. – L'État américain n'avait pas le choix. Les Saving and Loans étaient couvertes par une législation qui lui imposait de garantir le remboursement des déposants. Quant à savoir si une telle loi est justifiée, je suis d'accord avec vous : de telles protections donnent naissance à un effet d'"aléa moral" qui, à terme, crée des risques encore plus grands, dans la mesure où les banques ont le sentiment qu'elles peuvent prêter quasiment sans risques. Elles se lancent dans des placements de plus en plus aventureux. Et lorsque le marché se retourne, c'est la catastrophe. C'est ce qui s'est produit au Japon. A une différence près : les autorités américaines ont rapidement pris conscience du danger. Elles ont réagi en sauvegardant la liquidité du système bancaire. Les Japonais ont fait l'inverse : ils ont resserré leur dispositif monétaire, rendant la tâche encore plus difficile à leurs banques et à leurs entreprises à court de liquidités. (…)
H.L. – L'Amérique ne porte-t-elle pas une sérieuse part de responsabilité dans cette affaire ? Après tout, si les Japonais se sont comportés ainsi, c'est parce que les États-Unis faisaient pression pour qu'ils laissent monter le yen le plus haut possible de manière à alléger le déficit commercial américain. Cette stratégie impliquait le maintien d'une politique monétaire japonaise restrictive.
G.B. – Ce n'est qu'une petite partie de l'explication. Le facteur décisif a été la réticence des Japonais eux-mêmes à regarder les faits en face. Les banques ne voulaient pas admettre qu'elles avaient des difficultés. Si elles l'avaient publiquement reconnu, elles auraient par là même avoué que leurs bilans étaient faux ; qu'ils reposaient sur des valeurs comptables totalement irréalistes ; et, donc, que leurs actifs nets étaient en réalité négatifs. Elles seraient tombées de Charybde en Scylla. Pour des motifs voisins, les autorités japonaises ne voulaient pas, non plus, reconnaître la réalité de leur situation bancaire. Tout le monde a choisi la politique de l'autruche. Résultat : la politique monétaire est restée beaucoup plus restrictive que ce qu'il eût été nécessaire. Avec les conséquences que l'on sait.