L'acharnement thérapeutique naît du refus d'un médecin de reconnaître que la situation est médicalement dépassée et qu'il n'existe plus de thérapeutiques possibles. Il ne fait l'objet d'aucune définition légale ou réglementaire, à part sa dénomination "d'obstination déraisonnable"à l'article 37 du Code de déontologie médicale. Le refus de l'acharnement thérapeutique fait aujourd'hui l'objet d'un consensus au sein du corps médical. Il est également admis par les quatre grandes religions monothéistes représentées en France, dont la position respective sur ce sujet mérite d'être étudiée.
Lors de son audition devant la mission d'information sur l'accompagnement de la fin de vie, le Grand Rabbin de France, Joseph SITRUCK, a énoncé les grands principes religieux qui doivent guider la réflexion en matière d'euthanasie.
Il a rappelé, en premier lieu, le principe du caractère absolument sacré de la vie qui, dans la religion juive, n'appartient pas à l'homme mais à Dieu : "Mon Dieu l'éternel, tu m'as donné la vie, tu me l'as insufflée, tu me la conserves et tu me la reprendras"(prière quotidienne du matin). Personne n'ayant le droit de disposer de sa vie, le suicide est par là même considéré, non pas comme une lâcheté, mais comme un abus de pouvoir, celui de disposer de ce qui n'est pas à soi. De même, raccourcir la vie d'un homme, c'est jouer le rôle qui est imputable à la divinité.
Toutefois, cette position doit être nuancée par le fait que le judaïsme est opposé à la souffrance, à laquelle il n'attache aucune valeur rédemptrice. Comme l'a rappelé Joseph SITRUCK, "si dans le Talmud, on interdit de faire souffrir inutilement un animal, a fortiori, un homme ne doit pas souffrir".
Au terme de son exposé, Joseph SITRUCK concluait de la manière suivante : "Faut-il durer à tout prix puisque la vie est une valeur absolue ? Faut-il faire souffrir pour durer, alors que nous venons de dire le contraire ? C'est dans l'équilibre de ces deux principes que se trouve, me semble-t-il, la réponse à notre question. De façon générale, la pensée juive, toujours animée par la bipolarité, considère que la vérité n'est jamais ni d'un côté (ni à droite ni à gauche), ni au centre (je ne parle pas de politique, vous vous en doutez). Elle est peut-être dans la synthèse des points de vue ".
Si le principe de la douleur rédemptrice a longtemps été défendu par le catholicisme, cette position a fortement évolué aujourd'hui.
Qualifiée de "bêtise"par le Cardinal Philippe BABARIN, archevêque de Lyon, devant la mission d'information sur l'accompagnement de la fin de vie de l'Assemblée nationale, l'obstination déraisonnable et la valeur rédemptrice de la douleur ont été condamnées par le Pape Pie XII dès 1957. Ainsi, et comme l'a rappelé le Cardinal Philippe BABARIN : "respecter la vie de quelqu'un, c'est soulager sa douleur physique", "aucun patient ne doit être plongé dans une agonie prolongée artificiellement, contraire à la dignité du mourant et au devoir moral de l'acceptation de la mort et de la poursuite de son cours".
Cependant, cette position ne doit pas s'entendre comme une acceptation du principe de l'euthanasie : "Quels qu'en soient les motifs et les moyens, l'euthanasie directe consiste à mettre fin à la vie de personnes handicapées, malades ou mourantes. Elle est moralement irrecevable. Ainsi une action ou une omission qui, de soi ou dans l'intention, donne la mort afin de supprimer la douleur, constitue un meurtre gravement contraire à la dignité de la personne humaine et au respect de Dieu vivant, son créateur. L'erreur de jugement dans laquelle on peut être tombé de bonne foi ne change pas la nature de cet acte meurtrier, toujours à proscrire et à exclure"(Catéchisme de l'Eglise catholique, § 2277 et 2278).
Cette position, particulièrement stricte, de l'Eglise catholique peut être mise en relation avec le refus des pratiques abortives. Pour l'Eglise, la vie humaine doit en effet être "respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception… Les droits inaliénables de la personne doivent être reconnus et respectés par la société civile et l'autorité politique... Parmi ces droits fondamentaux, il faut nommer le droit la vie et à l'intégrité physique de tout être humain depuis la conception jusqu'à la mort"(ibidem, § 2270 et 2273).
Le 26 mars 2007, le grand rabbin de Paris David MESSAS et l'archevêque de Paris, Mgr VINGT-TROIS ont signé une déclaration commune "Le degré d'humanité d'une société, une réflexion sur la loi Leonetti"dont on trouvera le texte, par exemple, sur le site de l'agence Zénith.
(http://www.zenit.org/french/visualizza.phtml?sid=105576)
Au cours de son audition devant la mission d'information sur l'accompagnement de la fin de vie, Olivier ABEL, professeur de philosophie éthique et membre de la fédération protestante, a rappelé qu'il existe deux idéologies opposées de la mort et de la vie, entre lesquelles le protestantisme a du mal à se situer :
"D'un côté, une conception stoïcienne, selon laquelle l'homme ne rencontre pas sa mort passivement, mais dispose de lui-même : la mort est alors un acte de la vie. D'un autre côté, une religion et même une sacralisation de la vie. Dans La condition de l'homme moderne, Hannah Arendt avait parlé du triomphe de la vie. Dans cette optique, la vie accompagnerait la mort et la mort ferait partie de la vie…
Les protestants sont chrétiens et, en même temps, ils sont liés historiquement et sociologiquement à la naissance de la posture stoïcienne. Ils sont donc porteurs du désaccord que l'on retrouve dans l'ensemble de la société française et qui est nettement apparu dans nos débats".
Olivier ABEL s'est également intéressé à la notion de consentement : "Si ce dernier (le protestantisme) accorde une grande importance à la notion de sujet responsable, libre et consentant, il doit constater que tout consentement à l'euthanasie, même s'il est libre, réitéré et exprimé devant témoins peut être révoqué : ainsi, des militants de l'euthanasie peuvent, au dernier moment, ne pas la demander, de même que des adversaires idéologiques de l'euthanasie peuvent y recourir. Il faut donc être moralement très modeste face à ces questions".
En ce qui concerne les soins palliatifs, il a rappelé qu'il était nécessaire de les développer afin de prendre au sérieux la souffrance, physique ou morale, et de la soulager.
Pour la religion musulmane, Dieu donne la vie et la retire de sorte que le moment de la mort est la conséquence d'un décret divin. Par conséquent, et comme l'a indiqué Dalil BOUBAKEUR, Président du Conseil français du culte musulman, devant la mission d'information sur l'accompagnement de la fin de vie de l'Assemblée nationale, le médecin n'est qu'un vecteur de volonté qui doit "lever la main de la poursuite des soins, des perfusions et même des examens lorsqu'aucune action thérapeutique ne serait utile… Cette levée de la main, sans être totalement admise ni admissible, ne choque pas les consciences religieuses. En effet, à l'impossible, nul n'est tenu. L'Islam enseigne que c'est Dieu qui donne la vie et qui la retire. Cette soumission à la volonté de Dieu suppose que le moment de la mort dépend d'un décret divin, ajal dans notre religion. Le médecin n'est donc qu'un vecteur de la volonté divine : c'est Dieu seul qui guérit et qui prolonge la vie, lui seul décide du moment de l'arrêt de la vie".
Il a cependant précisé que "les religions et l'Islam en particulier, acceptent mal l'euthanasie active, qui consiste à injecter un produit dans le corps du malade. Cet acte est véritablement assimilé à un homicide". Il est donc nécessaire, selon lui, "de voir un cas particulier dans chaque cas d'euthanasie".