Depuis plusieurs années, Belleville est devenu, dans l'imaginaire collectif, l'archétype du quartier cosmopolite. Point de rencontre des cultures et des couches sociales, Belleville est ce lieu magique où la cohabitation entre les extrêmes se réalise sans heurts apparents. Les relations interethniques, ailleurs sources de tensions, semblent se dérouler dans une atmosphère paisible de tolérance. Cependant, le sentiment de sécurité renvoyé par le quartier ne signifie pas que les groupes se mélangent lors des contacts quotidiens. Au contraire, la neutralisation des conflits passe avant tout par un respect scrupuleux des distances, basé sur un partage de l'espace public et de sa fréquentation. Aucun habitant ne se leurre à ce sujet et tous décrivent des communautés cloisonnées, se frôlant par moments, mais évitant soigneusement de se chevaucher dans les mêmes endroits.
La partition de l'espace entre différents groupes d'usagers forme l'un des fondements du "compromis bellevillois". La maîtrise de microterritoires, tout en fonctionnant par exclusion d'une partie des autres usagers, assure la constitution d'aires de protection où les membres des groupes vulnérables se sentent en confiance. Or, l'instauration de zones de familiarité où chacun peut évoluer en confiance est le préalable indispensable au développement de relations interethniques équilibrées. Les rapports de domination continuent de s'exercer, mais leur virulence est médiée par la rétrocession de contreparties. Ainsi les groupes absents de l'animation de l'espace public ont-ils accès à d'autres segments de la scène locale. Les anciens habitants détiennent une position dominante dans la mémoire du quartier. Dans un "vieux quartier", une telle position s'accompagne d'un véritable prestige social largement mis à profit par ceux qui en bénéficient. De même, les nouvelles classes moyennes et supérieures, peu représentées dans l'image du quartier, ont su investir la sphère politique et associative.
C'est pourquoi l'organisation complexe et fragmentée de la vie collective n'est pas vécue de façon négative. Indirectement, beaucoup d'enquêtés l'associent à l'absence de conflits intercommunautaires. On ne comprend pas vraiment comment fonctionne cette organisation, mais on constate qu'elle donne de bons résultats :
"Les gens sont comme ça. À ED (supermarché discount), il y a plein de monde, plein de nationalités, chacun fait sa queue, personne ne se dispute" (F., 67 ans, française, sans emploi, depuis quarante-trois ans à Belleville.)
À Belleville en effet, chacun fait sa queue et évite d'empiéter sur celle du voisin. Une certaine étanchéité des frontières préserve l'autonomie des groupes mais, dans le même temps, limite les brassages. Ce principe ne reste valable qu'au niveau collectif, dans la fréquentation des espaces publics. Par contre, les rapports interindividuels peuvent laisser place à une plus grande mixité. Les rencontres de comptoir ou les relations de voisinage débordent les limites communautaires. L'action associative permet également que se tissent des liens interethniques, à condition que l'association ait un recrutement large, ce qui n'est pas toujours le cas. De leur côté, les enfants se composent des cercles de relations nettement moins centrés sur la communauté. Les amis rencontrés à l'école apportent aux parents une diversité que les adultes n'arrivent pas à atteindre. À travers leurs enfants, les mères entrent ainsi en contact et des amitiés plus durables peuvent se nouer.
Ces pratiques contradictoires de mise à distance et de complémentarité livrent sans doute la clé du système de cohabitation à la bellevilloise. L'exacerbation des différences visibles détruit toute idée d'une norme commune. Par contre, cette affolante diversité oblige à se constituer des codes de comportement rigides, fondés avant tout sur le respect des distances et la tolérance des spécificités. Un mode de fonctionnement dont la maxime est condensée dans les propos de cette habitante :
"Les gens se respectent. Mais le respect, ça se gagne. Si certains font des conneries, ils perdent le respect. Pas pour la couleur de leurs cheveux, à cause de ce qu'ils on fait" (F., 40 ans, tunisienne, en stage d'insertion, depuis seize ans à Belleville.)