Pour mesurer la force de l'aspiration paysanne à la propriété, il suffit de penser à la puissance mobilisatrice qu'a joué le mot d'ordre de réforme agraire dans la quasi-totalité des bouleversements politiques et des combats anti-coloniaux au XXe siècle en Asie, en Afrique et en Amérique Latine, sans oublier la Russie. Pour revenir en Europe occidentale, l'institution de la propriété, du point de vue des gouvernants, a été appelée par une conversion aux valeurs économiques, par des impératifs de l'accumulation de richesses matérielles ou la nécessité de stimuler au travail. Il est vrai que cet intérêt nouveau pour les questions économiques, à l'échelle des pouvoirs royaux, s'est fait jour dans le contexte de course à la puissance à laquelle se livraient les Etats européens.
Cet enjeu : mobiliser les ressources humaines pour la production, transparaît à travers le discours des économistes, de Montchrestien aux Physiocrates. Le travail a été donné comme mesure, puis substance des richesses produites dans la trajectoire qui mène de Smith à Marx, il est devenu principe de justice dans la répartition – "à chacun selon son travail" - pour les libéraux comme pour les socialistes du XIXe siècle. Mais le lien institué par la modernité entre le travail et la propriété est avant tout un lien fonctionnel, que les considérations économiques, politiques ou métaphysiques n'ont fait qu'obscurcir ou réifier. La propriété n'est pas l'objectivation du travail, ni le travail la justification de la propriété. Plus simplement le travail est la visée de l'institution. Ou plus globalement, la propriété a fonction de promouvoir les valeurs économiques, d'instaurer, au sens fort, un ordre économique dans le corps social. C'est en ce sens que les physiocrates militent en faveur de la propriété. La quatrième maxime de Quesnay énonce : "Que la propriété des biens-fonds et des richesses mobilières soit assurée à ceux qui en sont les propriétaires légitimes, car la sûreté de la propriété reste le fondement essentiel de l'ordre économique de la Société." La sûreté de la propriété n'est ici qu'un moyen pour de fins économiques. Et le commentaire explicite la maxime : Quesnay montre que le summum de rendement ne pouvait être obtenu du sol qu'à la condition de réaliser le summum d'avances foncières, c'est à dire d'investissement travail. Cette incorporation du travail au sol ne pouvait s'effectuer si on n'assurait pas au donateur, à celui qui consentirait à fournir les avances, la jouissance exclusive et perpétuelle.
A l'échelle des domaines, on retrouve un point de vue tout à fait semblable. Ce qu'écrit l'archevêque de Besançon, Hugues de Vienne, dans une charte où il affranchit ses serfs de la mainmorte est à cet égard remarquable : "Cil de mortemain négligent de travailler en disant qu'ils travaillent pour autruy, et pour cette cause ils gastent le lour, et ne leur chaut que leur demeuroit, et s'ils étaient certains que demeurait à leurs prochains, ils le travailleraient et acquerraient de grand Cuer." Cette dimension de la propriété dans la civilisation marchande moderne est appréhendée par Fourier lorsqu'il écrit : "L'esprit de propriété est le plus fort levier que l'on connaisse pour électriser les civilisés" ; qui ajoute avec sa passion la mesure : "On peut sans exagération estimer au double produit le travail du propriétaire, comparé au travail servile ou salarié." Enfin, ce lien fonctionnel devient transparent dans la pensée d'un réformateur comme Saint-Simon qui, appelant à "reconstituer" la propriété, "base de l'édifice social", écrira : "La propriété doit être constituée d'une manière telle que le possesseur soit stimulé à la rendre la plus productive possible." Jusque chez le prophète de l'abolition de la propriété qu'est Marx, il s'agit pour le régime des biens d'être une forme la plus adéquate au développement productif. L'illusion de Marx est de croire que cette mise en rapport est un phénomène intemporel.