Stratification sociale et inégalités

4. Idéal égalitaire, inégalités et justice sociale

4.2. L'idéal égalitaire

Documents associés - Textes de référence

Les domaines d'application de l'égalité


Fourastié Jean et Bazil Béatrice, (1980), Le jardin du voisin. Les inégalités en France, Paris, Le livre de poche, coll. ''Le livre de poche", p. 28-32 et 35-37


Les inégalités et l'Inégalité

Pour tenter de préciser le concept d'inégalités, il faut encore se demander à quels domaines il s'applique habituellement. On s'aperçoit vite que la liste des chefs d'inégalités s'allonge indéfiniment. Lorsqu'on a fini d'énumérer les inégalités démographiques (mortalité, morbidité, nuptialité, fécondité...), économiques (la profession, la durée du travail, le chômage, les revenus, le patrimoine, la consommation, l'équipement domestique...), socioculturelles (l'éducation, la participation à la vie publique; l'habitat, les loisirs, la délinquance, la mobilité sociale...), on n'a encore rien dit des inégalités devant le savoir et le pouvoir, devant la volonté et la souffrance, devant la résistance physique, devant la chance, devant le climat, devant la sensibilité; devant le bonheur... c'est-à-dire devant tous les éléments qui constituent une vie d'homme.

II semble d'ailleurs qu'au fur et à mesure que l'on fait disparaître une forme d'inégalité, il en resurgit une autre; qui prend d'autant plus d'importance. Peut-être cette inégalité existait-elle déjà auparavant, mais son existence était masquée par celle de la première à laquelle on prêtait alors davantage attention. Si bien que la lutte contre les inégalités est toujours à reprendre dans un domaine ou dans un autre. Véritable tâche de Sisyphe, ce combat, dont on ne verra jamais la fin puisque la plupart des composantes de la condition humaine se caractérisent par leur inégalité, ressemble fort, si on le considère sur le long terme, à une lutte dans l'absolu contre l'Inégalité et non plus contre des éléments précis d'inégalités.

Cette ambiguïté contribue elle aussi à compliquer la question. Dans le combat contre les inégalités; l'ennemi, officiellement, c'est tantôt un écart excessif de revenus, tantôt des chances inégales d'accès à l'enseignement, tantôt des disparités de conditions de travail... L'ennemi réellement poursuivi, c'est en fait l'Inégalité tout court. Depuis près de deux siècles, nos sociétés modernes sont engagées dans une poursuite mythique de l'égalité absolue, qu'elles n'ont jamais définie avec précision, mais qu'elles tentent inlassablement d'instaurer. Sitôt qu'une action égalisatrice leur paraît possible à déclencher, elles se donnent pour devoir de la faire aboutir. Toute la dynamique du mouvement syndical est fondée sur ce principe.

Cette quête passionnée d'égalité, qui emprunte selon les lieux et les époques des canaux divers et successifs mais toujours alimentés, ne pourrait se poursuivre si elle ne rencontrait chez la grande majorité des hommes un écho intime : il semble en effet y avoir en tout être un instinct égalitariste ou, du moins, un instinct de devoir égalitariste qui l'aide à oublier la condition fondamentalement inégalitaire de la nature humaine.

Tâche perpétuellement inachevée, lutte qui manquera toujours son but ultime, ce travail séculaire contre l'Inégalité a été à la fois un puissant facteur de progrès, puisqu'il a contribué à améliorer les conditions de vie des plus démunis, et un leurre permanent dans la mesure où il a lancé aveuglément nos sociétés modernes dans une aventure sans fin, dont l'objectif n'a jamais été défini.

Une notion au contenu divers et évolutif

Même si l'on s'entend sur le sens du mot inégalité son contenu, défini par deux personnes différentes, ne renverra pas aux mêmes réalités. II sera plus ou moins vaste, il désignera à tour de rôle des faits ponctuels ou bien la comparaison de deux faits et, selon les époques, il variera sensiblement. Au fil des années, des situations très diverses ont été qualifiées d'inégalités, de sorte que la lutte contre les inégalités a dû adopter elle aussi un tour évolutif, en accord avec l'évolution du contenu des mots. "Le contenu concret de l'exigence de justice et l'étendue de la solidarité ne sont pas les mêmes d'une époque à l'autre", remarquait Valéry Giscard d'Estaing en 1976 dans Démocratie française. C'est maintenant sur le contenu concret du mot inégalité que nous sommes amenés à nous interroger.

Les écarts ou les excès ?

A priori, l'emploi du mot inégalité suppose l'existence de deux éléments que l'on peut comparer. C'est pourquoi l'étude des inégalités consiste d'abord à mesurer l'étendue de l'écart existant entre deux personnes données ou entre deux groupes de personnes. Cependant le terme - par laxité de langage - est parfois employé dans un sens absolu. II tend alors à désigner non plus l'écart séparant deux situations mais seulement la coexistence de ces deux situations sans que l'on cherche à saisir minutieusement les différences mesurables qui les caractérisent.

Tentation compréhensible d'ailleurs et qui s'est souvent manifestée : déjà Proudhon parlait de la coexistence intolérable de la "pauvreté odieuse" et de la "richesse insultante à la misère d'autrui". Mais cette juxtaposition frappe d'autant plus vivement la conscience collective dans nos sociétés modernes où l'élévation générale du niveau de vie rend. plus choquantes les poches de "pauvreté absolue" qui subsistent .. ou qui se recréent. Dans son deuxième Rapport sur les revenus des Français, paru en octobre 1979, le C.E.R.C. (Centre d'Etude des Revenus et des Coûts) constatait en ces termes l'évolution toute récente de la "problématique" de l'inégalité

"Depuis quelque temps, le problème de l'inégalité semble être posé de manière différente : moins que sur la répartition générale des ressources, l'intérêt se déplace vers le fait qu'existent dans les sociétés riches des groupes avec de très faibles ressources. Or, cette fraction de la population est, partout, mal saisie dans les statistiques. Ne faudrait-il pas rechercher l'information qui éclaire cette nouvelle question aussi ?"

En France, pour caractériser ces situations extrêmes de dénuement que tout le monde s'accorde à vouloir faire cesser, on emploie alternativement deux adjectifs : les "marginaux" ou les "exclus" de la croissance. Personnes âgées, handicapés, chômeurs, travailleurs immigrés... L'évocation des inégalités de la société française renvoie automatiquement a ces différentes catégories de populations défavorisées que la croissance forte des années cinquante et soixante a laissées "en marge" de l'évolution générale.

En contrepoint et à l'autre extrémité de la hiérarchie sociale, sont considérés comme "inégalités", des modes de vie et de consommation jugés ostentatoires par le sens commun. Là encore, comme il s'agit moins de mesures précises ou de rapports relatifs que de l'évocation de situations tenues pour caractéristiques d'une richesse excessive, l'évaluation des revenus et des dépenses des personnes en cause s'efface devant la description de ce que le Code général des Impôts appelle les "signes extérieurs de richesse" et les "dépenses ostensibles ou notoires" yachts, parts de sociétés de chasse, écuries de courses...

Si le terme inégalités est ainsi appliqué à la description des deux extrêmes de la hiérarchie sociale, on l'emploie fréquemment aussi - là encore par une extension du langage - pour parler des discriminations et des privilèges qui caractérisent les différentes classes de la population. Discriminations à l'égard des femmes, des étrangers, des travailleurs manuels ; privilèges légaux ou en marge de la légalité; évasion et fraude fiscales ; avantages en nature; enrichissement sans cause, spéculation foncière, plus-values abusives... ces divers mécanismes sont aussi inclus dans la dénonciation courante des "inégalités". Mais là, ce n'est pas seulement l'inégalité des situations qui est contestée, comme dans le cas des pauvres absolus et des excessivement riches ; c'est aussi l'inégalité des droits, et des chances de pouvoir tirer parti de ces droits : inégalité devant le droit au travail dans le cas des femmes et des étrangers, devant l'impôt dans le cas des fraudeurs, devant l'information et la législation financières dans le cas des spéculateurs, devant la chance de pouvoir s'enrichir dans le cas des plus-values...

Selon les mérites, les besoins... ou les désirs?

Le débat sur les inégalités, lié comme on l'a vu à une conception moderne et extensive de la justice, finit toujours par buter sur l'inévitable question : la justice consiste-t-elle à donner à chacun selon ses mérites, selon la conception économique classique, ou bien à chacun selon ses besoins, selon la formule d'inspiration socialiste ?

De toute évidence, même dans les pays à régime libéral, la notion de besoin a grandement influencé les politiques de réduction des inégalités, sinon pour donner à chacun selon ses besoins, selon le grand espoir du socialisme classique, du moins pour définir un minimum commun de besoins ou "minimum vital", dont la société veut assurer la satisfaction à tous. Comme les entreprises (du moins celles de conception classique) ne sont ni des phalanstères ni des monastères, ni même des
coopératives ouvrières de production, et continuent à tenir compte de la rareté relative des hommes efficaces et des différences de capacité, de talent et de mérite, c'est l'Etat qui se charge, par les divers moyens de la redistribution, de pourvoir aux besoins essentiels des plus démunis.

L'une des illustrations les plus poussées de cette tendance universelle est fournie par les tentatives d' "impôt négatif", réalisées pour la première fois aux Etats-Unis et dont Lionel Stoléru résumait ainsi le principe en 1972

"Le système idéal, à mon sens, ce serait un système où le même percepteur qui collecte les impôts puisse être, dans chaque localité, un agent qui dise : "Monsieur, vous avez un revenu qui n'est que de 250 francs par mois; ne me dites pas votre âge, ne me dites pas si vous avez travaillé ou non, ne me dites pas si vous êtes malade, ne me dites rien du tout, simplement laissez-moi vérifier que vous n'avez pas de revenu supérieur et que vous n'escroquez pas la collectivité, et la collectivité française vous donne les moyens, grâce à une subvention, de porter votre revenu de 250 francs à x francs."

II ne suffit cependant pas de constater que, lorsqu'on évoque de nos jours les inégalités, la notion de mérite a, en partie, été "doublée", à tort ou à raison, par, celle de besoin. Le plus significatif est de mesurer, comme nous tenterons de le faire dans la seconde partie de ce livre, l'évolution considérable du contenu du minimum vital depuis que les besoins et non plus seulement les mérites sont aussi pris en compte.

La notion de besoin s'effacera-t-elle un jour elle-même devant celle de "désir", comme certains économistes modernes veulent nous en persuader, en nous prédisant l'avènement prochain d'une "économie du désir", dont les signés précurseurs seraient déjà perceptibles ? Nous n'en sommes pas là et il faut encore faire un effort d'imagination pour le croire; cependant il est certain que, dans le domaine des inégalités, le rôle joué par le désir est devenu aujourd'hui déjà presque aussi sensible que celui du besoin.

Une chaîne ininterrompue

La lutte contre les inégalités, nous l'avons vu plus haut, est un travail toujours inachevé, toujours recommencé sur un terrain ou sur un autre. Lorsqu'une inégalité semble vaincue, ou du moins suffisamment réduite, il s'en révèle toujours une autre et, par une action en cascade, la revendication s'attaque désormais avec une énergie renouvelée à cette inégalité nouvellement découverte. On a même remarqué que, lorsque objectivement les inégalités semblent tendre à se réduire, c'est souvent alors qu'elles sont d'autant plus vivement ressenties : les plus petites différences susciteraient ainsi les revendications et les sentiments d'injustice les plus forts.

Comment peut-on expliquer que le mot d'inégalités renvoie à un contenu sans cesse renouvelé et que soient considérées comme inégalitaires des situations qui, quelques années ou quelques décennies auparavant, semblaient au contraire le modèle à atteindre ? Le succès indéfini de la revendication entretient une revendication indéfinie; le développement des informations de masse ne cesse d'appeler l'attention de l'homme moyen sur ce qui lui reste à revendiquer et qui est, comme nous venons de le dire, absolument illimité.

La situation de chaque homme, de chaque peuple, voisin ou lointain, pauvre, riche ou très riche, chef d'entreprise, cadre supérieur, acteur de cinéma, peintre à la mode ou auteur de best-sellers, décrite abondamment par la parole, l'image et le texte, est assez connue de tous pour constituer un champ sans cesse renouvelé de nouveaux "besoins", de nouveaux désirs...

La situation du voisin immédiat ou même lointain étant connue désormais dans ses moindres détails, la comparaison devient facile. Aujourd'hui, le rôle des comparaisons est devenu essentiel. Notre habillement, notre nourriture, nos loisirs et l'ensemble de notre "consommation" ne nous plaisent que dans la mesure où ils peuvent être comparés avantageusement à ceux des voisins. Même si nos besoins sont satisfaits, nos désirs nous poussent à chercher à obtenir ce que le voisin a et que nous n'avons pas. Mimétisme et snobisme peuvent alors se donner libre cours.

"A côté des choses consommées pour elles-mêmes, lisait-on dans l'étude des Futuribles, les hommes désirent des signes leur donnant l'impression (ou l'illusion) d'accéder à un statut social meilleur. C'est l'effet Veblen, connu depuis le début du siècle, mais prenant une importance chaque jour plus grande. La contagion de l'exemple et l'abondance des images conduisent chaque fraction de la population à avoir les yeux fixés sur la fraction de la population qui la précède dans la possession de biens anciens et l'acquisition de biens nouveaux. Dans ce mécanisme, la conscience du chemin parcouru s'estompe vite, et disparaît d'une génération à l'autre."