Stratification sociale et inégalités

2. Les inégalités dans la vie quotidienne

2.2. Les phénomènes de pauvreté

Documents associés - Textes de référence

Les critères de l'exclusion sociale


Atkinson, Freyssinet, Glaude et Seibel, (1998), Pauvreté et exclusion, coll. ''Rapport du Conseil d’Analyse Economique, n° 6", p. 20-22


Cette conclusion ne doit pas conduire à négliger le chômage et ses conséquences en termes de bien-être. Il convient au contraire de garder en mémoire l'interpellation récente de Sen (1997), qui souligne le risque d'une certaine complaisance des Européens à l'égard de l'évolution du chômage, et oppose les perceptions d'un côté à l'autre de l'Atlantique : "les valeurs de la société américaine autorisent l'indifférence à l'égard des pauvres, ce qui est impensable chez les Européens de l'Ouest élevés dans la culture de l'État providence. Mais ces mêmes valeurs américaines ne s'accommoderaient jamais des taux de chômage à deux chiffres que connaissent nombre de pays européens".
Ce qui en réalité rend le chômage insupportable aux yeux des Européens, ce n'est pas tant qu'il engendre la pauvreté, mais qu'il peut conduire à l'exclusion sociale. Ainsi, le Livre blanc de la Commission de l'Union européenne — Croissance, compétitivité, emploi, publié en 1994 — défendait-il la nécessité de la création d'emplois pour préserver "l'avenir de nos enfants, qui doivent pouvoir trouver des motifs d'espoir et d'action dans la perspective de participer à l'activité économique et sociale".
Claire dans ses principes, cette affirmation prête à discussion quant aux voies par lesquelles la création d'emplois peut par elle-même mettre fin à l'exclusion sociale, notamment lorsqu'elle est obtenue au moyen de la flexibilité "à l'américaine"du marché du travail. Ceci amène à préciser la notion d'exclusion sociale. Ses origines mêmes sont incertaines : on attribue généralement le terme à René Lenoir, en raison du succès de son livre Les exclus (1974), mais Paugam (1996) observe que la notion d'exclusion sociale était déjà présente dans des écrits des années soixante, tels ceux de Pierre Massé et Jules Klanfer (1965). Il a commencé à être utilisé récemment dans les débats anglo-saxons, sans que sa signification ait été précisément définie. Sans doute est-ce d'ailleurs le flou qui entoure cette notion qui explique son succès, et si l'on en croit une synthèse de la littérature sociologique "un seul point fait l'accord des observateurs : l'impossibilité de définir les exclus à l'aide d'un critère unique. À l'issue de la lecture d'un nombre considérable d'enquêtes et d'articles se dégage un sentiment de profonde confusion parmi les experts"
On peut toutefois dégager trois éléments qui reviennent régulièrement dans les débats sur la définition de l'exclusion. Le premier d'entre eux porte sur son caractère relatif : les individus sont "exclus"d'une société donnée, d'un territoire et d'une période déterminées. Bien qu'intuitive, cette idée de relativité a pourtant été critiquée. Ainsi, un ancien ministre britannique conservateur a-t-il pu déclarer : "Une personne qui dispose d'un niveau de vie comparable à celui d'un noble du Moyen Âge ne peut être regardée comme pauvre sous le seul prétexte qu'elle a eu l'infortune de naître à une période au cours de laquelle la grande majorité de la population dispose du niveau de vie des rois du Moyen Âge".
Cependant, autant on peut concevoir une approche "absolue"de la pauvreté, autant cette approche est dépourvue de sens pour l'analyse de l'exclusion sociale. Connaître la trajectoire individuelle qu'une personne donnée a suivie ne suffit pas à déterminer si elle est ou non exclue. En général, les individus tombent dans l'exclusion à cause d'événements qui interviennent dans un autre secteur de la société, et en conséquence toute définition de l'exclusion doit prendre en compte le fonctionnement de la société toute entière. Au surplus, l'exclusion concerne plus souvent des groupes que des individus, ce que les économistes tendent à oublier en ne considérant que les individus ou les ménages isolés : par exemple, les enquêtes par sondage auprès des ménages ne tiennent pas compte du fait que des personnes répondantes peuvent habiter dans la même rue ou le même quartier, alors qu'à l'inverse les institutions financières privées n'hésitent pas à utiliser le code postal pour "noter"les personnes en termes de capacité d'endettement, faisant ainsi toucher du doigt le caractère plus souvent collectif qu'individuel de l'exclusion.
Un deuxième élément de discussion autour de l'exclusion concerne les mécanismes de l'exclusion. L'exclusion implique une action conduite par un ou plusieurs agents. Ainsi, des personnes peuvent s'exclure elles-mêmes en se mettant à l'écart de l'économie, comme elles peuvent être exclues par exemple par une décision des banques de rejeter une demande de crédit ou par le refus d'un assureur de couvrir leur habitation. Un individu peut refuser un emploi et préférer vivre de transferts sociaux, mais il peut également être exclu du fait des stratégies des autres travailleurs ("insiders»), des syndicats, des employeurs ou des pouvoirs publics. Lorsque l'on essaie de qualifier la situation d'une personne au regard de l'exclusion, il faut donc non seulement mesurer des phénomènes objectifs, mais également s'efforcer d'apprécier son degré de responsabilité par rapport à cette situation : a-t-elle la capacité de changer le cours de son existence et ainsi de résister au processus d'exclusion ?
Le troisième élément concerne la dynamique de l'exclusion. Des personnes sont exclues non seulement parce qu'à un moment donné elles n'ont pas d'emploi ni de revenu, mais plus généralement parce qu'elles n'ont que de faibles perspectives d'avenir, pour elles-mêmes ou pour leurs enfants. L'exclusion sociale peut se transmettre de génération en génération, et par conséquent il faut aller au-delà de la position sociale observée à un moment donné pour évaluer convenablement l'exclusion sociale. En d'autres termes, l'exclusion sociale se mesure non seulement à l'aboutissement ex post d'une trajectoire sociale, mais aussi à l'ensemble d'anticipations ex ante que peut faire une personne, ce qui suggère de disposer pour les études sur l'exclusion d'indicateurs d'anticipation de la position future sur le marché du travail ou du revenu futur.
Cette discussion ne permet évidemment pas de construire des indicateurs d'exclusion sociale aussi précis que ceux du chômage et de la pauvreté. Elle a toutefois permis d'identifier les questions centrales qui doivent être adressées aux politiques publiques.