Chaque fois qu'un ouvrier augmente sa production et reçoit. en conséquence un salaire plus élevé...
Supposons que vous fabriquiez cet objet que je tiens dans la main, un stylographe ; supposons qu'un homme puisse le fabriquer entièrement. Nous ferons cette supposition pour être en présence d'un cas simple, car nous savons qu'il est impossible qu'un seul homme exécute la totalité du travail. Nous supposerons également que l'ouvrier est payé à la journée et non aux pièces et qu'il fabrique 10 stylographes par jour en recevant un salaire de deux dollars et demi. Si un contremaître a l'esprit éveillé et qu'Il s'intéresse à la fois à l'ouvrier et à l'entreprise pour laquelle il travaille – ce qu'il devrait faire – ce contremaître suggérera probablement à l'ouvrier de travailler non pas à l'heure, mais aux pièces.
En d'autres termes, II lui proposera un salaire de 0,25 dollar par stylographe, ce qui lui permettra de gagner 2 dollars et demi comme par le passé, le seul changement résidant dans le mode de rémunération. En effectuant ce changement, le but commun du contremaître et de l'ouvrier est de permettre à l'ouvrier de gagner un salaire plus élevé tout en assurant à l'entreprise une production plus forte. Au bout d'un an peut-être, grâce à son énergie, grâce aux conseils recueillis au cours des conversations avec ses collègues, l'ouvrier, au lieu de produire 10 stylographes par jour, en produira 20. Alors, si le contremaître est un homme correct, il sera très heureux de voir son ouvrier gagner 5 dollars au lieu de 2 et demi et il sera également très heureux de voir que sa compagnie obtient de son atelier cette augmentation de production qui lui permet de gagner plus d'argent. Il faut en effet comprendre que cette augmentation de production permettra à l'entreprise de gagner plus d'argent bien qu'elle paie le même salaire qu'initialement par unité de production. Ce contremaître donc, s'il est réellement un homme, se sentira très heureux du nouvel état des choses.
… le patron trouve que par ce fait même l'équilibre du marché du travail va être détruit et qu'il ne pourra concurrencer ses confrères. Alors il baisse le salaire tout en s'efforçant de maintenir le taux élevé de production.
Voici ce qui va alors arriver ; je ne fais pas une hypothèse car je l'ai vu arriver très souvent. Il y a quelques membres du Conseil de Direction de l'entreprise qui, de temps à autre, estiment qu'il est nécessaire et utile de jeter un coup d'œil sur la feuille de paye et de voir comment vont les choses ; quelques-uns d'entre eux, à leur horreur profonde, constatent que cet ouvrier qui fabrique des stylographes gagne maintenant 5 dollars au lieu de 2 et demi. C'est tout ce que les directeurs peuvent voir de la question.
Or, les membres des conseils de direction de nos entreprises sont des hommes aussi bons et aussi consciencieux que partout ailleurs dans le monde, ni meilleurs ni pires. Cependant, par suite d'une méconnaissance de tous les aspects du problème, ils éprouvent instinctivement un sentiment d'horreur en découvrant que l'un de leurs ouvriers gagne 5 dollars par jour alors qu'il ne gagnait précédemment que 2 dollars et demi. Je les ai entendu dire, je pense d'ailleurs qu'il exprimaient une opinion générale : "Nous sommes en train de gâter le marché du travail dans notre région en payant de tels salaires". Ce qu'ils craignent si leurs ouvriers arrivent à gagner 5 dollars par jour, alors que ceux de leurs concurrents ne sont payés que 2 dollars et demi, c'est d'être incapables de soutenir leur concurrence. En conséquence, ils ordonnent à leur contremaître de faire en sorte "qu'il ne continue pas de déséquilibrer le marché du travail dans leur région" ; le contremaître, agissant conformément aux ordres du Conseil de Direction, abaisse le prix aux pièces afin que l'ouvrier, continuant à fabriquer 20 stylographes par jour, alors que précédemment il n'en faisait que 10, ne reçoive plus que 2 dollars et demi (le salaire ou au mieux 2 dollars 75 ou 3 dollars, alors que précédemment il recevait 2 dollars et demi.
L'ouvrier auquel ces conditions sont imposées ne peut légitimement faire qu'une chose : adopter une politique de flânerie systématique.