Accumulation du capital, progrès technique et croissance

4. L'investissement dépend de son financement

4.3. Le rôle de la bourse dans le financement de l'économie

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Les actions de 1950 à 1993 : du déclin au renouveau


Gallais-Hamonno Georges, et Arbulu Pedro (1995), "La rentabilité réelle des actifs boursiers en France depuis 1950", Economie et statistique, n° 1, p. extraits


L'évolution du cours des actions est très heurtée, mais le fait le plus saillant de la période est certainement leur renaissance après une période de déclin d'environ dix-sept ans. Rétrospectivement, quatre phases se distinguent.

 

Evolution de la Bourse de 1950 à 1993 (indices nominaux) (1)

(1)    Indices nominaux mensuels (base 100 au 31 décembre 1949
(2)    Obligations : indice des valeurs françaises à revenu fixe (VFRF) de l'Insee de 1950 à 1992 et indice CNP (Comité de normalisation obligatoire) pour 1993. Ce dernier n'est pas directement comparable à l'indice VFRF car il réinvestit les coupons distribués, mais seul disponible au moment de la rédaction de cet article, il permet de prolonger la série jusqu'à fin 1993
(3)    Actions : indice des valeurs françaises à revenu variable (VFRV) de l'Insee de 1950 à 1993
(4)    Or : cours de napoléon (pièce de 20 francs)
(5)    Prix : Indice mensuel des prix à la consommation de l'Insee (100 = moyenne de 1980)
(6)    Le trait sur l'axe des abscisses correspond au mois de décembre



De 1950 à avril 1962 : la hausse suit la croissance économique. Pendant douze ans, les actions connaissent une forte hausse accompagnant la croissance économique. L'indice Insee des valeurs françaises à revenu variable (VFRV) passe de 100 à la fin de l'année 1949 à 774 en avril 1962, soit une progression au taux moyen de 18 % par an.

Cette hausse n'est pas continue mais est, au contraire, entrecoupée par des périodes de stabilité ou de baisse : en 1951 avec la première stabilisation Pinay ; en f955 et 1956 en raison des incertitudes politiques et internationales (dissolution de la Chambre des députés par M. Edgar Faure et élections de 1956, problèmes d'outre-mer – indépendances du Maroc et de la Tunisie, début de la guerre d'Algérie – et, fait certainement majeur, nationalisation du canal de Suez par Nasser) ; crise économique et politique de 1958.

Cette longue période de hausse accompagne et suit l'utilisation de la Bourse par les entreprises pour financer leurs investissements. Entre 1949 et 1959, le nombre annuel d'émissions d'actions a été multiplié par sept et les montants investis par trois.


D'avril 1962 à décembre 1978 : la traversée du désert. De façon assez inexplicable, cette progression des actions s'arrête brutalement en avril 1962. Pendant cinq ans, les cours vont baisser de manière continue, et au point bas de juillet 1967 l'indice est à 419, soit une chute de 54 %, au taux moyen de 11 % par an.

Les onze années suivantes (1967-1978) se caractérisent par une série de petites hausses aussitôt reperdues par une série de petites baisses – à l'exception de l'année 1974 que l'on peut baptiser du nom de « krach oublié » puisque, en phase avec la Bourse américaine et sa réaction au premier choc pétrolier, l'indice chute de 24 %.

L'insuffisance de croissance économique ne constitue pas une explication puisque les années 1962-1973 font, au contraire, partie des « trente glorieuses » et les terminent. L'explication peut se trouver du côté des comportements. La politique économique surtout dans le domaine industriel, utilise davantage les subventions et la fiscalité, et non plus l'épargne. Ceci peut être illustré par deux citations connues du Général de Gaulle : le plan « ardente obligation » et « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille ».

Modification, également, du comportement des entreprises qui se détournent de l'appel à l'épargne par l'intermédiaire de la Bourse et préfèrent financer leurs investissements en s'endettant auprès des banques ; endettement lui-même facilité et encouragé par les pouvoirs publics qui utilisent les bonifications d'intérêt. Les émissions d'actions diminuent en nombre et en montant de manière extrêmement forte.

En fait, le seul point positif de cette période, en ce qui concerne la Bourse, est l'apparition en mars 1964 des sociétés d'investissement à capital variable (SICAV). Ces dernières ainsi que les fonds communs de placement (FCP), à vocation générale créés en 1978, vont donner naissance, en trente ans, à une véritable industrie financière (…). Ce nouvel instrument a permis une véritable démocratisation des placements boursiers et a participé activement à la renaissance du marché des actions.


De 1979 à septembre 1987 : les quatre-vingt rugissants. Par analogie avec l'expression The Roaring Twenties qui décrit le boom des actions américaines de 1922 à 1929, les années 1979 à 1987 peuvent être qualifiées de « quatre-vingt rugissants » pour les actions françaises. Le marasme boursier commencé en 1962 est interrompu en 1978 par l'incitation fiscale imaginée par M. Monory, ministre délégué aux Finances du gouvernement de M. Barre : tout ménage peut déduire de son revenu imposable 5 000 francs (plus 1 000 francs par enfant à charge) à condition de les placer en actions françaises et de les conserver pendant cinq ans. Les Français profitent de cet avantage fiscal dès le quatrième trimestre 1978, ce qui fait repartir à la hausse les actions pendant deux ans.

Cette relance est brutalement stoppée par l'élection de M. Mitterrand (les actions perdent 25 % entre avril et juin 1981) mais reprend ensuite en raison d'un double phénomène. Un effet de rattrapage d'une part : les intervenants prennent conscience que les cours boursiers sont très en retard par rapport à la valeur des sociétés cotées et à l'augmentation de leurs bénéfices. Un « effet d'entonnoir » ensuite : les nationalisations de 1982 entraînent la radiation des actions des sociétés les plus grosses alors même qu'une épargne importante et nouvelle cherche à se placer en Bourse. Cette épargne provient de trois sources : la réorientation d'une partie des flux qui se dirigeaient vers l'immobilier en raison d'un moindre attrait de l'acquisition de logement ; le nombre de petits contribuables qui profitent de l'avantage Monory ; un changement de mentalité qui découvre les vertus de l'entreprise et du marché. D'où une série de hausses impressionnantes : 58 % en 1983, 22 % en 1984, 38 % en 1985 et 53 % en 1986.

On assiste donc à un véritable renouveau du marché des actions. Les entreprises redécouvrent son rôle de « marché primaire » pour financer les investissements ; les émissions d'actions et les introductions en Bourse reprennent. Ce mouvement est d'ailleurs amplifié par la création en 1983 du Second Marché qui ouvre les mécanismes boursiers à des sociétés de taille moyenne. Phénomène nouveau en France, les entreprises utilisent également la Bourse pour leurs opérations de restructuration industrielle : les offres publiques d'achat (OPA) et les offres publiques d'échanges (OPE) se multiplient.


Depuis 1987 : krachs et incertitudes. Les spécialistes s'accordent à dire que les hausses de 1986 (53 %) et du premier semestre 1987 (23,6 %) n'étaient plus reliées à des anticipations sur les éléments fondamentaux de la croissance des entreprises mais correspondaient à une « bulle spéculative ». Le lundi 19 octobre 1987, la bulle explose. La Bourse de Tokyo réagit la première avec une baisse de 2,35 % ; puis Paris et Londres baissent de 10 % ; enfin, New York termine (par rapport à Paris) la journée avec une baisse de 22 %, les premières cotations s'effectuant vers midi alors que la Bourse ouvre à 10 heures. Le lendemain, le séisme continue à se propager de place boursière en place boursière : Tokyo, Sydney, Hong Kong ; puis de nouveau Paris, Londres, Francfort et New York. En définitive les actions françaises perdent 14 % en octobre et 18 % en novembre. Au point bas de janvier 1988, l'indice des actions aura perdu 36 %.

Certes, les cours remontent en 1988 (+ 40 %) et en 1989 (+ 27 %). Mais l'invasion du Koweït par l'Irak entraîne un mini-krach : - 13 % en août et – 11 % en septembre 1990. Les années 1991 et 1992 sont médiocres ; l'année 1993 est nettement meilleure, 27 % de hausse grâce au retour des taux longs au-dessus des taux courts qui passent de 11,41 % en janvier à 6,32 % en décembre ; mais, l'année 1994 a été mauvaise avec une baisse de 17 %.
Mais le phénomène inquiétant est représenté par la nette diminution des émissions d'actions et des introductions de sociétés cotées ainsi que la quasi-disparition des OPA. Ce changement d'attitude serait dommageable s'il devait conduire au retour du désintérêt des années 1962-1978. Par contre, il serait un bien s'il signifie que les épargnants ont compris que la Bourse n'est pas un casino mais, au contraire, est liée à la croissance des entreprises ; et qu'en conséquence le placement en actions demande le long terme et de la patience.