La libéralisation financière imposée par la gestion de la dette publique
Il existe un line direct entre la montée en puissance de la finance globalisée et libéralisée, d'une part, et l'augmentation des déficits publics dans les pays industrialisés depuis le début des années 1980, d'autre part. Avec l'alourdissement de la dette, les Trésors publics nationaux ne pouvaient plus compter exclusivement sur les investisseurs nationaux. Il fallait faire appel aux investisseurs internationaux, en particulier les investisseurs institutionnels, pour acquérir les titres publics nationaux. C'est ainsi qu'au départ les autorités publiques ont libéralisé et modernisé les systèmes financiers pour satisfaire leurs propres besoins de financement. Cet objectif a été largement atteint puisque, parmi les grands pays industrialisés, la part des titres publics détenue par des étrangers a augmenté au Canada, au Royaume-Uni et, encore plus, en France et en Allemagne, comme le montre le tableau ci-dessous.
Le déficit public américain moteur de la globalisation financière
L'enchaînement déficit public-globalisation financière s'est déclenché à partir des États-Unis. Ceux-ci ont en effet enregistré une dégradation rapide de leur solde budgétaire, qui est passé d'une situation d'équilibre à la fin des années 1970 à un déficit estimé à 3,8% du PIB en 1985. Le solde de la balance américaine des transactions courantes a accusé une évolution parallèle, passant également de l'équilibre au déficit, comme l'indique le tableau ci-après ; ce qui signifie que les États-Unis se sont mis à faire appel aux investisseurs étrangers pour couvrir un besoin de financement extérieur causé par la montée du déficit budgétaire[1] . A la suite de cette évolution, les États-Unis sont devenus le principal débiteur international, après avoir été jusque là le premier créancier.
Ce recours massif des États-Unis à l'endettement international a entraîné une modification profonde dans la répartition des mouvements internationaux de capitaux entre grandes régions de l'économie mondiale. Et c'est précisément à partir de ce moment que l'on a assisté à l'émergence du processus de globalisation financière.
Au cours des années 1960-1970, l'essentiel des lux internationaux de capitaux suit un axe Nord-Sud, les principaux pays industriels (États-Unis, Japon, Europe) finançant pour une large part le déficit structurel des pays en développement (PED) (…). Ce mouvement va se renforcer de 1974 à 1982 avec les chocs pétroliers : le système bancaire international assure le financement des PED non producteurs de pétrole grâce au recyclage des pétrodollars accumulés par les pays de l'OPEP. Le surendettement des PED date de cette période. La crise de la dette de 1982-1983 marque un tournant. Les PED endettés sont en situation de cessation de paiement à la suite de la hausse brutale des taux d'intérêt et du dollar, hausse qui accroît fortement la charge de leur dette.
Les transferts internationaux de capitaux changent alors d'orientation pour suivre une logique Nord-nord :les excédents du Japon et de l'Europe financent désormais le déficit massif des États-Unis (…). Dans le même temps, les politiques d'ajustement imposées par le FMI éliminent le déficit global des PED. La globalisation financière va aller de pair avec cette réorientation des flux financiers internationaux. Avant 1982, l'essentiel des financements internationaux passait par l'intermédiaire du système bancaire. C'était une logique d'endettement bancaire international. La montée des déficits jumeaux (budgétaires et extérieurs) américains, la crise de la dette et la réorientation Nord-Nord des flux financiers internationaux font basculer le système vers une logique de finance directe (non intermédiée) et planétaire. Les financements et les placements internationaux se font désormais directement, sans passer par les banques.
Cette nouvelle organisation de la finance répond à la demande des acteurs dominants du jeu financier, prêteurs comme emprunteurs. Investisseurs institutionnels (compagnies d'assurances, fonds de retraite, fonds d'investissement), Trésors publics nationaux, trésoriers des banques et des entreprises multinationales, tous préfèrent s'endetter ou placer sur le marché des titres, une technique plus souple et moins coûteuse grâce à la suppression du coût de l'intermédiation.
Désormais, celui qui investit (ou emprunte) recherche le meilleur rendement en passant d'un titre à l'autre, ou d'une monnaie à l'autre, ou d'un procédé de couverture à l'autre : de l'obligation en francs à l'obligation en dollars, de l'action à l'option, de l'option au future… au total, ces marchés particuliers (financiers, changes, options, futures…) sont devenus les sous-ensembles d'un marché financier global, lui-même devenu mondial. Le système financier international est devenu un méga-marché unique de l'argent, qui se caractérise par une double unité :
- de lieu : les places sont de plus en plus interconnectées grâce aux réseaux modernes de communication ;
- de temps : il fonctionne en continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, successivement sur les places financières de l'Extrême-Orient, de l'Europe et de l'Amérique du Nord.
Cette transformation profonde du système financier international a été la conséquence de la libéralisation financière décidée par les pays industrialisés au cours des années 1980. Toutes les formes de contrôle administratif des taux d'intérêt, du crédit et des mouvements de capitaux ont été progressivement abolies. L'objectif était de développer la finance de marché. La déréglementation a été l'un des éléments moteurs de la globalisation financière car elle a accéléré la circulation internationale du capital financier. Ce fut l'ouverture du système financier japonais en 1983-1984, largement imposée par les autorités américaines, puis le démantèlement des systèmes nationaux du contrôle des changes en Europe, avec la création du marché unique des capitaux en 1990. Sous l'impulsion des États-Unis et du FMI, les nouveaux pays industriels (NPI) ont suivi le mouvement de libéralisation, ce qui a donné naissance aux "marchés financiers émergents". Et c'est également pour pouvoir financer leurs déficits publics que les NPI ont dû procéder, à leur tour, à une libéralisation financière.
1. Il existe, pour chaque pays, une relation directe entre les soldes extérieur et public, et l'équilibre épargne-investissement. Cela découle de l'identité comptable bien connu suivante :
(a) M – X = I – S = (G – T) + (D – R)
Avec : M : importations ; X : exportations ; I : investissement ; S : épargne ; G : dépenses publiques ; T : impôts ; D : dépenses privées ; R : revenu national net (après impôts).
L'identité (a) signifie que le solde extérieur (M – X) est égal à l'écart entre investissement et épargne domestiques (I – S), et à la somme du solde public (G – T) et de l'écart entre les dépenses et revenus des agents