Sources et limites de la croissance

3. Productivité et croissance

3.3. De l'exploitation au freinage, du freinage au fordisme

Documents associés - Textes de référence

Le système de "partage des bénéfices"


Ford, Henri (1924), Ma vie, mon œuvre, Paris, Payot, p. 142-146


L'expérience m'a beaucoup appris, en matière de salaires. Je crois tout d'abord, en mettant de côté toute autre considération, que notre propre réussite dépend en partie des salaires que nous payons Si nous répandons beaucoup d'argent, cet argent se dépense. Il enrichit les négociants, les détaillants, les fabricants et les travailleurs de tout ordre, et cette prospérité se traduit par un accroissement de demandes pour nos automobiles.

De hauts salaires pour tout le monde auraient pour conséquence la prospérité générale du pays, pourvu cependant que, à l'accroissement des salaires, correspondît l'accroissement de la production. Donner de gros salaires et diminuer la production, c'est s'engager sur la pente du marasme.

Il nous fallut quelque temps pour adopter une ligne de conduite en matière de salaires, et ce ne fut pas avant que nous fussions entrés en plein dans la fabrication du modèle T qu'il nous fut possible d'établir le montant des salaires. Auparavant, nous donnions une part de bénéfice. A la fin de chaque année, depuis quelques années, nous répartissions un pourcentage de nos bénéfices entre les ouvriers. Par exemple, déjà en 1909, nous distribuâmes quatre-vingt mille dollars, sur la base des années de service. Les hommes qui avaient un an de présence recevaient cinq pour cent de leurs salaires annuels ; ceux qui avaient deux ans de service recevaient sept et demi; ceux qui avaient trois ans, dix pour cent. L'inconvénient de ce système, c'est qu'il n'était pas en relation assez intime avec la production. L'ouvrier ne recevait sa part que longtemps après avoir fait son travail et elle lui arrivait comme une sorte de cadeau. Il est toujours fâcheux que le salaire paraisse participer de la nature d'un don gratuit.

De plus les salaires, n'avaient avec, les diverses occupations, un rapport scientifique. Tel ouvrier, dans la spécialité A, pouvait être payé à un certain taux, et tel autre, dans la spécialité B, à un taux plus élevé, alors qu'il se trouvait parfois que la première de ces occupations demandât plus de connaissances, ou plus de peine, que la seconde. Il s'introduit beaucoup d'injustice dans l'établissement des salaires, à moins que l'employeur et le salarié ne soient certains que le taux n'en a pas été fixé au petit bonheur. En conséquence, à partir de 1913, pour fîmes étudier, pour les milliers d'opérations de notre industrie le temps requis pour chacune de ces opérations. Cette étude du temps permet de déterminer théoriquement quelle doit être la production d'un ouvrier. Puis au moyen d'abattements généraux, on obtient une production moyenne satisfaisante pour une journée, et, en faisant intervenir la question d'habileté, on arrive à un taux de salaire exprimant assez exactement la quotité d'habileté professionnelle et de travail qui entre dans une occupation donnée, et aussi ce que l'on peut attendre de l'ouvrier en échange du salaire. Sans cette étude scientifique, l'employeur ne sait pas pourquoi il paye tel ou tel salaire, ni l'ouvrier pourquoi il le reçoit. Sur cette base toutes les occupations de notre usine furent standardisées et les taux indiqués.

Nous n'avons pas de travail aux pièces. Une partie de nos hommes est payée à la journée, et une partie à l'heure. Mais, dans presque tous les cas, un rendement est indiqué au-dessous duquel l'ouvrier ne doit pas descendre. S'il en était autrement, ni les ouvriers ni nous-mêmes ne saurions jamais si le salaire est mérité ou non. Il faut, pour que le salaire réel puisse être payé, que soit fixé d'abord le rendement du jour de travail. Les gardiens sont payés pour leur présence, mais les ouvriers sont payés pour leur ouvrage.

Ayant en main ces données positives, nous annonçâmes et mîmes en vigueur, en janvier 1914, un système de partage de bénéfices par lequel le salaire minimum était fixé pour toute espèce de travail, sous certaines conditions, à cinq dollars par jour. En même temps nous réduisions la journée à huit heures au lieu de neuf, et la semaine à quarante-huit heures. Cette décision fut entièrement volontaire. Toutes nos augmentations de salaire ont été volontaires. A notre sentiment c'était un acte de justice sociale et, en dernière analyse, nous l'accomplîmes pour notre propre satisfaction.

II y a plaisir à penser qu'on rend les gens heureux, que l'on allège en quelque mesure le fardeau de son prochain, qu'on lui procure un surcroît de ressources disponibles pour l'épargne ou pour l'agrément. La bonne volonté des hommes est, parmi les biens de la vie, un des rares qui ait de la valeur. Un homme doué de détermination peut gagner à peu près tout ce qu'il désire, mais, si au nombre de ses gains ne se trouve pas l'amour de ses semblables, son profit est de mince valeur.

Cependant ces augmentations n'avaient aucunement le caractère d'un don gratuit. Cela ne fut généralement pas compris. Beaucoup d'employeurs se figuraient que nous prenions cette mesure parce que nos affaires marchaient bien et que nous voulions nous faire de la réclame, et ils nous incriminaient parce que nous bouleversions les prix établis et portions atteinte à l'usage courant de donner aux ouvriers le salaire le plus petit qu'ils voulaient accepter. Ces prix établis, ces usages n'ont aucun sens. Ils sont à abolir et seront abolis un jour, sans quoi on ne fera jamais disparaître la pauvreté. Nous n'avons pas apporté de changement aux salaires, parce que nous avions envie de payer plus cher et que nous pouvions le faire. Si nous avons tenu à payer de hauts salaires, c'est pour placer nos affaires sur une base durable. Ce ne fut pas pour répandre des dons, mais pour assurer l'avenir. Une industrie à bas salaires est toujours en péril. (…)

La réalité n'était pas tout à fait ce que l'on croyait généralement. Notre plan consistait dans une distribution de bénéfices, mais, au lieu d'attendre que les bénéfices fussent acquis, nous pensions les évaluer d'avance approximativement, et les ajouter, sous certaines conditions, aux salaires des ouvriers et employés ayant au moins six mois de service chez nous.