Régulation et cohésion sociale

2. Conformité et déviance

2.1. Pourquoi obéit-on aux règles et aux normes ?

Documents associés - Textes de référence

Le suicide, de sa sanction à la raison de sa sanction


Durkheim, Emile (1897), Le suicide, Paris, PUF, coll. ''Quadrige", p. 370-383


Le suicide, écrit en 1897 par Emile Durkheim est une des premières œuvres sociologiques qui s'intéresse à la déviance. Ce passage montre la punition qui sanctionne cet acte qui viole certaines normes et valeurs. Il s'agit donc ici de la première façon d'appliquer des normes, c'est la première modalité du contrôle social. Emile Durkheim revient ici sur la raison de cette sanction. C'est le type de solidarité qui explique la sanction.

 

Aussitôt que les sociétés chrétiennes furent constituées, le suicide y fut formellement proscrit. Dès 452, le concile d'Arles déclara que le suicide était un crime et ne pouvait être l'effet que d'une fureur diabolique. Mais c'est seulement au siècle suivant, en 563, au concile de Prague, que cette prescription reçut une sanction pénale. Il y fut décidé que les suicidés ne seraient « honorés d'aucune commémoration dans le saint sacrifice de la messe, et que le chant des psaumes n'accompagnerait pas leur corps au tombeau ». La législation s'inspira du droit canon, en ajoutant aux peines religieuses des peines matérielles. Un chapitre des établissements de saint Louis réglemente spécialement la matière ; un procès était fait au cadavre du suicidé par-devant les autorités qui eussent été compétentes pour le cas d'homicide d'autrui ; les biens du décédé échappaient aux héritiers ordinaires et revenaient au baron. Un grand nombre de coutumes ne se contentaient pas de la confiscation, mais prescrivaient en outre différents supplices. « A Bordeaux, le cadavre était pendu par les pieds ; à Abbeville, on le traînait sur une claie par les rues ; à Lille, si c'était un homme, le cadavre, traîné aux fourches, était pendu ; si c'était une femme, brûlé ». […]

Si on laisse de côté les différences de détail que présentent les mesures répressives adoptées par les différents peuples, on voit que la législation du suicide a passé par deux phases principales. Dans la première, il est interdit à l'individu de se détruire de sa propre autorité ; mais l'Etat peut l'autoriser à le faire. L'acte n'est immoral que quand il est tout entier le fait des particuliers et que les organes de la vie collective n'y ont pas collaboré. Dans des circonstances déterminées, la société se laisse désarmer, en quelque sorte, et consent à absoudre ce qu'elle réprouve en principe. Dans la seconde période, la condamnation est absolue et sans aucune exception. La faculté de disposer d'une existence humaine, sauf quand la mort est le châtiment d'un crime, est retirée non plus seulement au sujet intéressé, mais même à la société. C'est un droit soustrait désormais à l'arbitrage collectif aussi bien que privé. Le suicide est regardé comme immoral, en lui-même, pour lui-même, quels que soient ceux qui y participent. Ainsi, à mesure qu'on avance dans l'histoire, la prohibition, au lieu de se relâcher, ne fait que devenir plus radicale. […]

Si [la réprobation du suicide] est devenue si formelle et si sévère dans la société chrétienne, la cause de ce changement doit se trouver, non dans la notion que ces peuples ont de l'Etat, mais dans la conception nouvelle qu'ils se sont faite de la personne humaine. Elle est devenue à leurs yeux une chose sacrée et même la chose sacrée par excellence, sur laquelle nul ne peut porter les mains. […] Aujourd'hui, [l'homme] a acquis une sorte de dignité qui le met au-dessus et de lui-même et de la société. […] Il est empreint de religiosité ; l'homme est devenu un dieu pour les hommes. C'est pourquoi tout attentat dirigé contre lui nous fait l'effet d'un sacrilège. Or le suicide est l'un de ces attentats. Peu importe de quelles mains vient le coup ; il nous scandalise par cela seul qu'il viole ce caractère sacro-saint qui est en nous, et que nous devons respecter chez nous comme chez autrui. […]

A mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses et plus denses, elles deviennent plus complexes, le travail se divise, les différences individuelles se multiplient et l'on voit approcher le moment où il n'y aura plus rien de commun entre tous les membres d'un même groupe humain, si ce n'est que ce sont tous des hommes. Dans ces conditions, il est inévitable que la sensibilité collective s'attache de toutes ses forces à cet unique objet qui lui reste et qu'elle lui communique par cela même une valeur incomparable. Puisque la personne humaine est la seule chose qui touche unanimement tous les cœurs, puisque sa glorification est le seul but qui puisse être collectivement poursuivi, elle ne peut pas ne pas acquérir à tous les yeux une importance exceptionnelle. Elle s'élève ainsi bien au-dessus de toutes les fins humaines et prend un caractère religieux.

[…] Il s'agit donc, non de concentrer chaque sujet particulier sur lui-même et sur ses intérêts propres, mais de le subordonner aux intérêts généraux du genre humain. Une telle fin le tire hors de lui-même ; impersonnelle et désintéressée, elle plane au-dessus de toutes les personnalités individuelles ; comme tout idéal, elle ne peut être conçue que comme supérieure au réel et le dominant. […]

Dans ces conditions, il est nécessaire que le suicide soit classé au nombre des actes immoraux ; car il nie, dans son principe essentiel, cette religion de l'humanité.