Intégration et solidarité

2. Le modèle français d'intégration a-t-il vécu ?

2.2. De nombreuses remises en cause

Documents associés - Textes de référence

Le sentiment de galère


Bachmann, Christian (1992), Jeunes et banlieues, Lille, Lille, Presses universitaires de Lille, p. 144-146


Au terme de cette investigation, l'expérience de la galère, telle qu'elle est décrite par les jeunes de banlieues, s'organise selon trois directions : la désorganisation, l'exclusion et la rage. La désorganisation, c'est la dégradation de l'environnement, ou les rapports quotidiens tissés d'hostilité. L'exclusion, c'est l'omniprésence d'une certaine forme de dénuement et un sentiment d'indignité sociale. Quant au principe fondamental, et sur lequel insiste Dubet, c'est la "rage", une violence pure qui explose périodiquement, sans jamais se fixer de véritable but.

Les logiques d'action qui en découlent sont diverses, et éclatées. La rage engendre le nihilisme, et la désorganisation amène le sentiment de vivre dans un monde pourri, ce qui produit une violence sans objet : "On devient dingue". La frustration et le recours à la force induisent une logique de combines. Enfin, une attitude de retrait, souvent liée à des problèmes personnels, conduit à s'inscrire dans un espace de protection, celui de la cité, dans laquelle on est reclus, ou celui des services sociaux, auxquels on se livre. La galère n'a donc pas de principe central : elle est la combinatoire de plusieurs systèmes d'action.

Il est peu de prise sur ces systèmes d'action, de la part des pouvoirs publics. En réponse à l'exclusion, on suggère la mobilité sociale. Pour pallier la désorganisation, on tente l'intégration. Mais la rage, ce sentiment de domination permanente, ne débouche sur rien d'autre qu'une haine universelle ou qu'une haine de soi. Cette rage "interdit de réduire la galère à un défaut d'intégration ou à un excès de frustration" ; "elle pousse les acteurs au-delà des étiquettes attribuées". Cette rage, "résultant de la privatisation de la conscience de classe" et irradiant "sur toutes les autres dimensions de l'expérience", est sans adversaire historique, sans objet identifié et sans projet collectif. De ce fait, toute réponse politique et institutionnelle est constamment menacée de sombrer dans le dérisoire.

La galère relève donc d'une logique propre, et originale. Dubet précise que jamais ne se structurent des cultures délinquantes ou de retrait, sur le modèle de celles décrites par des auteurs anglo-saxons comme Thrasher. En l'absence d'une telle référence centrale et organisatrice, seuls surnagent des principes diversifiés qui s'articulent de façon plus ou moins cohérente, ce qui explique en partie l'absence de bandes organisées.

Les jeunes des banlieues se meuvent donc, "jusqu'à épuisement", au sein d'une zone fragile bornée par l'"exclusion", la "désorganisation" et la "rage". Mais l'état de galérien est instable. On s'en lasse vite, et les institutions locales, comme le travail social ou la police, contribuent à le faire disparaître. Les "sorties" empruntent des chemins variés, parfois opposés. Certains peuvent être tragiques: ainsi, le "trou noir", comme la clochardisation ou la toxicomanie chronique, par exemple. D'autres le sont moins, comme le clientélisme auprès des institutions sociales. Ou encore la délinquance professionnelle, quand ce n'est pas une violence politiquement ciblée, telle qu'elle a été ébauchée par le terrorisme des années soixante-dix.

Comment expliquer l'émergence d'une telle configuration ? Le vide de perspective, que l'on déplore chez les 15-25 ans des quartiers mal en point, est le reflet du nôtre. Dans les cités, les années quatre-vingt on fait table rase des mythologies de salut : celle du progrès technique ou du pouvoir au peuple. La galère est donc intimement liée "à la décomposition du système d'action de la société industrielle, à la rupture d'un mode d'intégration historique, à l'épuisement du mouvement ouvrier", dit Dubet (1987, p. 166). Pourrait-on imaginer ce que Dubet appelle un "renversement de galère" (ibid, pp. 303 et sqs)?

Des "points d'appui" existent, "puisés dans 1'univers des professionnels de l'éducation et du travail social" et dans quelques épaves idéologiques des années soixante-dix. Dubet les dégage, à partir de catégories homologues de celles qui produisent la galère : la résistance, l'autonomie et l'ouverture. De nouvelles et timides logiques d'action s'esquissent : créer une solidarité de cité, revendiquer une participation démocratique aux prises de décisions locales, s'affirmer culturellement, surtout par la musique.... De plus, dans les quartiers, des "alliés" existent parfois, comme les professionnels de l'animation. Mais rien ne se dessine encore, qui ressemblerait authentiquement à un nouveau mouvement social. On en demeure à "une aurore qui n'en finit pas".