La divergence atlantique (I): Les faits stylisés

Le secteur du commerce, point fort des Etats-Unis


Gadrey, Jean (2002), "Sur trois idées reçues concernant la relation croissance-productivité-emploi et les comparaisons France-Etats-Unis en matière de création d'emplois dans les services", (texte à vocation pédagogique), support d'une conférence à l'ENS Cachan


Le cas du commerce de détail : un exemple ayant une portée plus large

Aux environs de 1990, mon équipe a été sollicitée (en collaboration avec des chercheurs américains) pour tenter de répondre à la question suivante : comment expliquer que de nombreux services affichent, aux États-Unis, de très mauvaises performances en termes de gains de productivité sur longue période, alors qu'en France les mêmes données indiquent des gains de productivité très honorables ? La bonne performance de l'économie américaine en matière d'emploi dans ces secteurs ne serait-elle que la contrepartie de sa mauvaise performance en matière de productivité ? Nous avions quelques doutes vis-à-vis de cette explication très répandue, tant en France qu'aux États-Unis, car nous savions par ailleurs que le commerce américain (mais cela est vrai aussi de l'hôtellerie et de la restauration) avait été le premier au monde à s'organiser en chaînes modernes et que son organisation avait été en partie copiée, bien plus tard, en Europe. L'ingénieur japonais Ohno s'en était d'ailleurs inspiré pour concevoir l'organisation industrielle “toyotiste”. Inefficace et peu productive, la distribution américaine ? C'était curieux.

Les résultats semblent clairs : la productivité du travail aurait progressé de façon très honorable en France au cours des années 70 et 80, mais l'emploi n'a presque pas augmenté, et il aurait même diminué si la durée moyenne du travail n'avait pas été réduite. À l'inverse, l'emploi a beaucoup progressé aux États-Unis, mais sur cette période la productivité du travail aurait régressé régulièrement, ce qui est assez ahurissant.

Enfin, les estimations que j'ai faites récemment sur la période 1985-1996 montrent que ces tendances se sont poursuivies au-delà de notre première période d'étude (1970-86). Ainsi, la productivité du travail (“ output per hour ”) n'a pas cessé de diminuer aux États-Unis dans l'énorme secteur des “ food stores ” de 1970 à 1996, à un rythme annuel moyen de - 0,8% !

Elle a continué à progresser en France de 1985 à 1996, à un rythme qui s'est toutefois ralenti (de l'ordre de 1 à 1,5% par an au cours des années 90) : l'écart se serait donc creusé entre les deux pays. Enfin, ces tendances contrastées se retrouvent même si on se limite à la grande distribution alimentaire (les chaînes).

l faut à ce point introduire une précision essentielle : comment mesure-t-on, dans ces deux pays (mais en réalité dans tous les pays), les gains de productivité dans le commerce ? Sans entrer dans la technique statistique, l'essentiel est dans le choix suivant : on calcule les variations de l'output commercial (la croissance) sur la base du chiffre d'affaires à prix constants, c'est-à-dire du volume statistique des biens vendus. L'idée générale qu'il faut retenir est donc : la productivité du travail (ainsi mesurée) progresse dans le commerce quand on vend plus de biens par heure de travail, elle régresse sinon. Il s'agit d'une vision “industrialiste” assez classique de la productivité, et les statisticiens ont dans ce cas une excuse valable : il est pratiquement impossible de faire autrement, au moins quand on a la responsabilité de produire des données nationales en respectant le "cadre comptable" existant.

Nous n'avions pas cette responsabilité, et nous avons donc pu faire autrement. Nous avons mené une enquête dans les deux pays en distinguant, dans le commerce de détail, trois grands domaines techniques de contribution à l'efficacité : la logistique des biens, la “logistique” de l'information (traitement et circulation), et une activité de service relationnel ou en contact, où l'on ne “traite” pas principalement des biens ou des informations, mais des clients, en situation d'interaction directe avec eux (assistance, conseil, réponse à des demandes individuelles).

Nous avons ensuite comparé les performances et l'efficacité dans ces trois domaines. Dans les deux premiers domaines, aucun retard de productivité américain n'apparaissait. On constatait au contraire une substantielle avance technologique et organisationnelle. Restait le domaine du service direct à la clientèle et de la qualité de ce service. Comment l'analyser compte tenu du caractère flou de ces notions plus “qualitatives” ? Nous l'avons fait en recourant à une grille d'analyse multicritère de ce qui est pour nous l'essence du produit commercial “rée ”, c'est-à-dire l'éventail des services rendus et des caractéristiques de qualité de ces services (conception “servicielle” de l'output), et non pas le volume des biens vendus (conception “industrielle” ou logistique de cet output).

S'il est vrai qu'un “supermarket” américain moyen emploie proportionnellement beaucoup plus de personnel que son homologue français pour un même volume de biens vendus (pour un même “panier” du consommateur), cela ne tient pas au fait que ces personnels et leurs organisations sont moins productifs ou moins efficaces pour rendre les mêmes services. Cela tient d'abord au fait qu'on rend, dans le magasin américain, un éventail de services bien plus étendu autour d'un même panier de biens vendus, autrement dit qu'on produit un service commercial plus riche en caractéristiques de qualité.

Or tout cela échappe complètement aux statistiques usuelles de productivité et de gains de productivité dans le commerce, centrées sur l'évolution du volume des biens vendus, et donc incapables de refléter l'essence même du service commercial rendu et son évolution au cours du temps, incapables à plus forte raison de constituer une base valable pour des comparaisons internationales. Avec ces méthodes statistiques, quand le contenu en service progresse et que l'on augmente le volume de main-d'œuvre pour rendre ces services étendus (pour un même volume de biens vendus), on enregistre un apparent déclin de la productivité. C'est exactement ce qui s'est passé aux États-Unis depuis les années 70 : le commerce américain n'est pas devenu moins “productif”, il n'a pas connu de crise de rentabilité, ses marges commerciales ont même progressé plus vite que son chiffre d'affaires, mais son produit s'est enrichi en services, et il a créé des emplois en conséquence.

Le ralentissement de la croissance, dans une telle situation, est fictif, parce que l'outil de mesure laisse échapper ce qui constitue sans doute l'essentiel du "progrès économique", associé ici à l'intensité en services. Ou encore : le progrès économique ne se dément pas, mais il ne prend pas (seulement) la forme de la croissance "volumique". Cette dernière n'est qu'une des modalités possibles de l'expansion économique et de la création de valeurs d'usage et de valeurs d'échange, une modalité dont l'importance relative décline dans l'économie de la qualité, de l'innovation et du service

Tout cela ne serait pas bien grave si le commerce était le seul secteur concerné par de tels errements. Mais bien d'autres le sont, parce qu'une tendance forte du “post-fordisme”, depuis une vingtaine d'années, est "l'enrichissement du produit en services", dans tous les secteurs, sans compter la croissance continue du poids des secteurs des services les moins standardisés, dits "relationnels" et "professionnels", qui renforce encore ce phénomène général.

C'est l'une des composantes, peut-être la plus importante avec la croissance des activités informationnelles, des nouvelles conditions de production de richesses. Or cette composante “servicielle” échappe pour l'essentiel aux concepts de croissance et de productivité, parce qu'ils ne sont pas faits pour cela. D'autres méthodes doivent être employées pour en rendre compte. Ce sont par exemple des méthodes d'évaluation multicritère de la qualité et du service. Mais il est assez illusoire de penser que, sauf exception, elles pourront être intégrées aux mesures de la croissance, qui exigent d'affecter un prix, réel ou fictif, à tous les constituants de la croissance "à prix constants" et à toutes les transformations qualitatives prises en compte.
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 Les techniques de mesure de la croissance et des gains de productivité sont de plus en plus incertaines dans une économie post-fordiste où l'accroissement des richesses repose de plus en plus sur des gains de qualité, de diversité, de flexibilité, de délais, de service, et sur l'information et la connaissance, et de moins en moins sur des volumes de biens et services standardisés produits en masse. Ces techniques de mesure passent à côté d'une bonne partie de ces nouvelles formes de création de richesse, et c'est selon moi ce qui explique pour l'essentiel le paradoxe de Solow.

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