Une difficulté apparaît dès que l'on regarde de plus près cette analyse en termes de multiplicateur […]. Pour la voir plus clairement, prenons un exemple. Supposez que, du fait d'une mesure quelconque de politique économique, les dépenses d'investissement soient portées au-dessus du niveau qu'elles auraient atteint autrement ; et supposez que ce niveau plus élevé soit maintenu pendant très longtemps. Disons que l'investissement supplémentaire se fait sous forme de construction de logements. Vous ne pouvez construire sans matériaux, que, pour faire bref, j'appellerai des briques. Pour que l'on emploie de la main-d'œuvre dans le bâtiment, il faut que des briques soient disponibles. Si l'on essaie d'accroître l'emploi dans le bâtiment à un moment où toutes les briques produites par les fabricants ont déjà une affectation, cela ne pourra se faire, sauf s'il existe des stocks de briques dans lesquels puiser. Mais supposez que les briques soient effectivement acquises en puisant dans les stocks. Pendant ce temps, l'accroissement effectif des dépenses d'investissement sera moindre que la nouvelle dépense d'investissement dans l'industrie du bâtiment, car le montant dépensé par cette industrie pour l'achat de briques est annulé par le désinvestissement dans les stocks de briques. Il n'y a investissement additionnel net que pour ce qui est de l'emploi supplémentaire dans le bâtiment, mais rien de plus. Et encore fallait-il qu'existassent des stocks de briques dans lesquels puiser. Assurément, les fabricants de briques, qui voient leurs stocks diminuer, finiront par prendre des mesures pour accroître leur production. Mais aucune règle précise ne peut nous indiquer quand ni dans quelle mesure cela se fera. Pour les fabricants de briques, la décision d'accroître leur production est aussi une décision d'investissement, à laquelle ne sont a priori attachés ni date ni montant spécifiques. Une partie de ce que Keynes disait du caractère volage de l'investissement s'applique également ici. Présupposer qu'ils réinvestissent – comme Keynes lui-même semble l'avoir supposé dans une grande partie de ses travaux – serait certainement erroné[1].
Il importe d'être précis sur les implications de cette hausse induite de la production. Il se pourrait que la production additionnelle de briques soit, lorsqu'elle se produit, tout juste suffisante pour enrayer la baisse des stocks ; à partir de ce moment, le stock sera maintenu, mais à un niveau inférieur à ce qu'il était quand le processus commença. Si tel est le cas, l'investissement net dans le bâtiment (en regroupant, cette fois, les industries utilisatrices de briques et celles qui les fabriquent) augmentera en tendant vers le montant de la dépense additionnelle initiale d'investissement, dans la mesure où l'utilisation de briques par les constructeurs n'est plus contrebalancée par la baisse des stocks. (Je dis "tendant vers", car il ne faut pas oublier que l'industrie fabriquant les briques utilise elle aussi des matériaux. Si ceux qui produisent ces matériaux réagissent de façon similaire, la hausse de l'investissement résultant des nouvelles mises en chantier finira par atteindre le montant de la dépense initiale d'investissement ; mais on voit qu'il peut s'écouler pas mal de temps avant que cela n'arrive.)
Jusqu'à présent, en tout cas, il s'agit d'une série convergente, comme le multiplicateur de Kahn ; on peut la comprendre comme une augmentation graduelle du multiplicande, auquel on applique un multiplicateur qui s'accroît. C'est une raison supplémentaire pour laquelle la réponse de l'emploi à une variation des dépenses d'investissement peut être tardive. Mais cela met en jeu bien autre chose qu'un retard dans le moment où l'équilibre final sera atteint. A chaque étape du processus décrit ci-dessus, il y aura eu une baisse des stocks. Au terme de cette séquence, ils auront cessé de baisser, mais leur niveau sera inférieur à celui qui aurait été le leur si l'augmentation de dépenses d'investissement n'avait pas eu lieu.
J'ai retracé, jusqu'à maintenant, la séquence en termes d'étapes dans la production des biens d'investissement ; mais il y aura aussi, du côté des biens de consommation, une séquence grossièrement semblable. Ainsi, ce n'est pas seulement le multiplicande qui est affecté ; le multiplicateur l'est aussi. Lorsque les maçons qui ont été initialement employés dépensent leur salaire, il en résulte d'abord une réduction des stocks de biens de consommation dans les magasins. Quand cette réduction se produit, elle doit également être comptée comme un désinvestissement. Du fait de ce désinvestissement, qu'il faut déduire de l'investissement additionnel initial, la dépense engendrée par la masse salariale accrue n'exerce pas, pendant quelque temps, tout son effet sur l'emploi.
[1] Il y a quelque chose de très curieux. Dans le Traité de la monnaie, Keynes accorda la plus grande attention au capital circulant et au "capital liquide" c'est-à-dire aux stocks pourtant, dans la Théorie générale, ces derniers ont pratiquement disparu. Apparemment, Keynes s'était convaincu, grâce aux travaux qu'il avait menés dans le Traité, de leur peu d'importance. Ils ne sont que le reflet de la "production" qui est déterminée par la demande effective. "La baisse de la production amena un désinvestissement en capital circulant", comme il l'indique lui-même dans un passage écrit en 1931 (Keynes, Collected Writings XIII, p. 351) […] Selon cette interprétation, une chute de la demande se traduit immédiatement par une baisse de la "production", c'est-à-dire de la valeur de la production, qui elle-même diminue la valeur du capital circulant. Mais si l'on raisonne en termes réels – et quand il en vint à la théorie de l'emploi, il devait raisonner en termes réels –, la causalité est très certainement dans l'autre sens. Une chute de la demande réduira probablement les ventes ; mais le volume du capital circulant – c'est-à-dire des fabrications en cours – diminuera nécessairement avant que la production (en unités physiques) ne se contracte. Il se peut effectivement que des stocks s'accumulent à un stade quelconque du processus ; mais des stocks excédentaires ne devraient pas être considérés comme partie intégrante du capital circulant réel.